DOSSIER : La diaspora italienne, « Pepe » Schiaffino

Par Christophe Mazzier publié le 23 Juin 2019

Calciomio continue son tour du monde de la Diaspora italienne. Et c’est en Uruguay que nous allons braquer nos projecteurs. Au pays du Maté, un tiers des habitants est d’origine italienne, ce qui en fait le groupe minoritaire le plus élevé. Au demeurant, l’Uruguay est la nation qui a accueilli le plus grand nombre d’italiens rapporté à sa population. Après avoir fait une escale en Belgique, en France, aux Etats-Unis, au Brésil, nous allons arpenter les nombreuses plages de la baie de Rio de Plata pour accoster à Montevideo. Cette halte va nous permettre de faire la lumière sur les origines de celui qui cachait des lampes torches dans ses poches tellement il illuminait le jeu, Juan Alberto Schiaffino, dit « Pepe », l’un des plus grands et des plus élégants meneurs de jeu de l’histoire du football.

Uruguay, terre inconnue

Débuté avec Garibaldi, qui est venu en aide au pays lors de son indépendance en 1838, l’émigration en Uruguay ne va jamais cesser jusque dans les années 50 et le « Miracle » économique italien. Plus de 30% de l’émigration provenait de Vénétie, mais la Ligurie a connu également son lot d’émigrants. Le grand-père de Schiaffino en faisait partie. Il grandit et vécut sur les bords de la Riviera dans le Golfe de Gènes. Boucher de son état, il profitera du couloir économique étroit tissé entre l’Italie et l’ancienne province brésilienne.

A la fin du 18ème siècle, attiré par la « réclame » migratoire, le nonno se rend au port de Gènes pour rallier les Amériques. Ce sera l’Uruguay. Ce pays a plus besoin de commerçants que de Fazenderos (main d’oeuvre bon marché qui travaillait dans les champs de café au Brésil). Destination alléchante mise en valeur par la propagande publicitaire. Elle promettait aux jeunes italiens, fonds de commerce et lopin de terre, en sus d’un avenir radieux. Sans compter que les nouveaux paquebots à vapeur remplacent progressivement les bateaux à voile qui mettaient plus de 60 jours pour effectuer le même trajet. Il n’en fallait pas plus. Franco Schiaffino se décide donc à braver les 18 jours de bateau qui séparent les côtes européennes de Montevideo. Ainsi il laisse derrière lui la misère des campagnes liguriennes et la terre de ses ancêtres.

« Pepe » le Maté

La capitale uruguayenne va accueillir à bras ouvert la famille Schiaffino et ses descendants. Baignant dans la communauté italienne de la capitale, Juan Alberto Schiaffino, né en 1925, débute dans les équipes de jeune au sein de sa formation de quartier, le Palermo. Puis à 18 ans, il rejoint le club mythique de Peñarol. Le nom du club fait référence à la ville de Pignerol dans le Piémont, qui est un clin d’œil des autorités politiques aux nombreux immigrants italiens ayant foulés leur sol. Le jeune meneur de jeu débute en équipe première en 1945. Il marque lors de sa première saison pas moins de 13 buts en 23 matchs. Par la suite, « Pepe », comme sa mère le prénommait, est à la régie du quintette magique de l’époque, dénommé « L’Escadrille de la Mort » (Fig. 1).

Leurs prouesses leur font remporter cinq championnats et de nombreux joueurs de Peñarol composeront l’ossature de l’équipe nationale. En son sein, ils initieront et imposeront à la sélection un esprit nouveau, la « Garra Charrúa », souffle de résistance encore prôné aujourd’hui. De ce fait le jeu pratiqué les amènera au sommet lors de la coupe du monde de 1950 organisée au Brésil.


Fig. 1 : « Escuadrilla della muerte » – De gauche à droite Ghiggia, Hohberg, Míguez, Schiaffino et Vidal.

Contre toute attente, l’Uruguay, guidée par un Schiaffino de feu et un Varela au sommet de son art, vient à bout d’une équipe brésilienne grande favorite de la compétition. Les exploits du numéro 10 ne resteront pas inaperçus. En 1954, toute l’Europe fait les yeux doux à l’icône du « Maracanazo ». Le Genoa va tenter le coup, voulant l’amadouer en faisant référence à ses origines génoises… Sans succès. Et c’est le Milan AC du président-entrepreneur Rizzoli, pour la somme de 103 000 €, montant record, qui fera venir la perle carbonero à la fleur de l’âge, à 28 ans et après avoir marqué 88 buts en 227 matchs pour les aurinegros. Ainsi, l’homme d’affaire veut relancer une équipe en fin de cycle dans laquelle le trio offensif Gren-Nordhal-Liedholm est déclinant.

Miracles au Milan AC

A son arrivée en Italie, il acquiert la nationalité italienne. Conjointement à des prestations de hautes volées, il est sélectionné pour jouer avec la Squadra Azzurra. L’idée le charme surtout qu’il rejoindra ainsi sous les couleurs transalpines, Ghiggia, le joueur de l’AS Roma, champion du monde comme lui avec l’Uruguay et ancien de Peñarol. Toutefois leur carrière internationale va se fondre dans le magma incandescent d’une non qualification historique lors des éliminatoires de 1958 en Suède… et une première non-participation au tournoi créé par Jules Rimet. Les premiers fautifs désignés et mis au ban sont tout trouvés : Les oriundi. 4 petites apparitions et puis basta. Ce sera le clap de fin pour les deux joueurs en sélection nationale.

Après six saisons au Milan AC (60 buts en 171 matchs) et deux à l’AS Roma, il aura remporté trois championnats, atteint une demi-finale (1956) et une finale de Coupe des Clubs Champions (1958), perdues face au Real Madrid. Cependant, le lien avec le Milan AC restera indéfectible. Lors de son départ pour Rome, c’est lui qui adoubera son digne successeur, le tout jeune Gianni Rivera, et qui le conseillera à Andrea Rizzoli. Le ballon d’or avouera par la suite s’être largement inspiré de son aîné. Pour l’histoire que l’on connait. Partie intégrante de la culture populaire des années 50, Paolo Conte chantera dans Sudamerica en 1979 : « L’homme qui vient de loin / a le génie d’un Schiaffino / qui religieusement touche le pain / en regardant les étoiles uruguayennes… »

Christophe Mazzier



Lire aussi