CALCIOSTORY : 7 mai 1978, le jour où la Fiorentina se sauva du gouffre…

Par Michaël Magi publié le 07 Mai 2019

Il y a 41 ans, jour pour jour, la Fiorentina évitait la relégation, au terme de la dernière journée de championnat. A un but près, après une semaine d’attente fiévreuse et un mini-tournoi de circonstance impliquant Foggia et le Genoa. Calciomio vous fait le récit de cette journée si particulière, nichée dans l’étourdissant bouillonnement de temps troublés.

Temps suspendus

Après un exercice 1976-1977, au terme duquel la Fiorentina a décroché une honnête 3ème place en championnat, le peuple florentin s’attend, la saison suivante, à voir le club poursuivre sa progression, fort d’une qualification européenne et d’un effectif stable, auquel se sont adjoints quelques valeurs sûres, à l’instar d’Andrea Orlandini, revenu sur ses pas après avoir passé 4 saisons au Napoli. La saison commence toutefois sous les pires auspices et les gigliati traineront comme un boulet des débuts totalement ratés, patientant même jusque la 9ème journée pour décrocher leur première victoire. L’Europe ne fera elle-même qu’un passage éclair à l’Artemio Franchi. Le temps d’un tour, perdu contre Schalke 04, d’une défaite sur tapis vert concédée au match aller, sanctionnant l’incroyable négligence de Carlo Mazzone, coupable d’avoir aligné Casarsa, sous le coup d’une suspension.

1978 est de toute manière une année pourrie ; et pas seulement pour la Fiorentina. Le temps, en Italie, semble en effet s’être arrêté le 16 mars 1978, avec l’enlèvement par les Brigate Rosse de l’une des personnalités politiques les plus influentes d’Italie : Aldo Moro, Président de la Democrazia Cristiana, principal artisan d’un compromis historique qui pose les fondations d’une réconciliation nationale, ouvrant aux communistes, représentant alors plus d’1/3 de l’électorat, les portes de l’exécutif italien. Depuis lors, l’Italie vit au rythme des moindres rebondissements d’un feuilleton qu’aucun scénariste n’aurait pu imaginer : entre déclarations cyniques de vieux caciques d’un gouvernement opportunément remanié, communiqués abscons du commando d’extrême-gauche, lettres adressées par Moro de sa geôle à ses anciens partenaires politiques, à sa famille, au Pape lui-même, pour inciter les hommes d’influence à offrir une contrepartie à ses ravisseurs, en échange de sa libération. Contrepartie qu’il attendra en vain 55 jours durant.

Le miracle de l’Adriatico

A Firenze le temps s’est donc figé. Suspendu au destin d’un homme, dont le martyr épouse celui d’un pays tout entier. Au destin d’un club qui n’a pas quitté l’élite depuis 40 ans. Étrange schizophrénie, si typiquement italienne, qui marie le trivial et le tragique de l’Histoire. Au soir de la 28ème journée, les hommes du Président Melloni – qui ont vu se succéder trois entraineurs incapables de trouver le moindre remède – contemplent hébétés le fond d’un gouffre qui ne cesse de les appeler. Pointant à la 15ème place, synonyme de relégation, un point derrière Foggia et le Genoa.

Pour conserver quelque chance de se sauver sur le fil, il faudra trouver le moyen de battre Pescara, lanterne rouge. Périlleux déplacement sur le terrain d’une équipe qui, déjà promise à la relégation, jouera sans pression. Et la rencontre commence mal, ce  dimanche 30 avril. Dès la 11ème minute, Pescara ouvre le score. Sur une tête de Bertarelli – meilleur buteur d’une équipe à l’attaque souffreteuse. Si la Fiorentina riposte 7 minutes plus tard, par l’intermédiaire de Desolati, bénéficiant d’une offrande de Piloni, maladroit et incapable de capter un ballon qui semblait inoffensif, le reste du match fait vaciller les nerfs gigliati. En point d’orgue : ce penalty accordé à la Fiorentina, à quelques minutes du terme, incroyablement vendangé par Antognoni. Et, à la 89ème minute, le but de la victoire florentine, enfanté par le hasard : coup franc écrasé de Galdiolo, rebondissant sur le pied droit d’Ezio Sella, finissant dans le but adverse… Dans les travées du stade, les tifosi viola, à bout de nerfs, laissent couler de chaudes larmes…

Jour de salut

Si la Fiorentina est encore en vie, ce dimanche 7 mai 1978, c’est donc à cette victoire qu’elle le doit. A ce but-farce du petit Ezio Sella – laissé de coté lors de la première partie de saison, buteur providentiel de la phase retour – qui a mathématiquement resserré les positions. Avant l’ultime journée, Foggia devance encore la Fiorentina. Mais le Genoa, tenu en échec sur sa pelouse par l’Inter, compte autant de points que les florentins. Ce sont – ironie du sort – ces deux clubs qui se rencontrent ce dimanche 7 mai, pour un combat qui laissera peut-être les deux belligérants sur le carreau ; si Foggia parvient à l’emporter contre l’Inter… qui n’a plus grand chose à jouer. Toute la semaine, Firenze a donc oublié le sort d’Aldo Moro. Ne débattant que du coach, Giuseppe Chiappella, des douleurs récurrentes qu’Antognoni, l’âme créatrice de l’équipe, ressent à la voute plantaire.

Le coup d’envoi est enfin donné. Dans une atmosphère électrique, devant 45.000 personnes, dont certaines gardent les oreilles rivées au poste de radio. Le match ne fait pas d’étincelles. En dépit de quelques banderilles placées par les gigliati, le Genoa tient bon. L’essentiel se déroule ailleurs. A San Siro. Où le match vient de basculer. Scanziani vient de rependre victorieusement un centre de Facchetti. Foggia, mené 2-1, ne s’en relèvera pas. Plus rien ne bougera, ni à San Siro, ni à Artemio Franchi. Les trois équipes comptent 25 points. La Fiorentina se sauvent à la différence de buts, à un but près… Celui qu’Ezio Sella inscrivit sans même le vouloir… Et les larmes coulent à nouveau. Dans une ambiance indescriptible. Faite de courses insensées, de sauts de cabris inconscients. Scènes de joie mélancoliques, contrastant avec la solitude du portier genoano ; dernier rempart d’une équipe vaincue sans l’être et qui choit au Purgatoire. 2 jours plus tard, l’Histoire balayant les joies triviales des tifosi florentins, on retrouvera le corps d’Aldo Moro dans un coffre de 4L, criblé de balles. Via Camillo Montalcini, à mi chemin entre les sièges du Parti Communiste et de la Democrazia Cristiana. Drôle d’époque que celle-ci, de sang et de larmes. De héros sauvés et de martyrs abandonnés.

Michaël Magi



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