Le Scudetto oublié de La Spezia en 1944

Par Sébastien Madau publié le 14 Sep 2020

Lorsque, le 20 août dernier, le Spezia Calcio obtient la montée en Serie A après les playoff face à Frosinone, l’équipe ligure entre dans l’histoire. Toute une ville salue performance de leurs joueurs qui font accéder pour la première fois le club dans l’élite depuis sa fondation en 1906.
Pourtant, ce n’est pas la première fois que des footballeurs de La Spezia brillent au niveau national. Et comment ! En 1944, l’équipe des pompiers de la ville (Gruppo Sportivo 42° Corpo dei Vigili del Fuoco Spezia, dit VVF Spezia) a terminé en tête du championnat de Division Nationale, épreuve organisée par la République Sociale de Salò (RSI), l’institution fantoche créée par Benito Mussolini, après l’armistice du 8 septembre 1943, pour faire croire aux Italiens qui lui restait une once de pouvoir. Quoi qu’il en soit, les joueurs, les habitants et l’actuel de la cité ont bataillé sans relâche pour faire reconnaître ce titre.

Un titre reconnu 58 ans plus tard

Les soldats du feu sont devenus « Champions d’Italie » le 20 juillet 1944 après la victoire inutile du Grand Torino (baptisé alors Torino FIAT) contre Venise. Car 4 jours auparavant, la Spezia, entraînée par Ottavio Barbieri (1899-1949), avait battu la génération dorée des Granata emmenée par Valentino Mazzola et Silvio Piola (2-1) à l’Arena Civica de Milan. Paradoxalement, la RSI ne reconnaîtra pas ce titre. En effet, le lendemain de la victoire de La Spezia face au Torino, la Fédération italienne de football (FIGC) restée fidèle au Duce, communiquait qu’elle remettrait au vainqueur non pas un Scudetto, mais une Coupe fédérale du Championnat de guerre de la Haute-Italie et que le Scudetto demeurait au lauréat de 1943, à savoir… le Torino.
Il faudra attendre 2002 pour que la FIGC répare l’injustice. Le club des pompiers n’existant plus c’est alors le Spezia Calcio qui recevra le droit d’arborer sur son maillot un signe distinctif tricolore, quelque peu différent du Scudetto classique. Outre le Torino FIAT, coaché par le double Champion du Monde Vittorio Pozzo, le Milan AC (baptisé Milano), l’Inter (Ambrosiana) et la Juventus (Cisitalia) ont pris part au tournoi aux côtés notamment de l’Atalanta, la Pro Patria, Bologne et la Varese.
Si le corps des pompiers avait inscrit une équipe, ses membres n’étaient pas tous, loin de là, des soldats du feu. C’était bel et bien des athlètes ayant évolué, naturellement à l’AC Spezia mais également à Livourne, au Napoli, au Genoa, etc.
Fort de son expérience d’international italien (21 sélections entre 1921 et 1930) et de Champion d’Italie avec le Genoa en 1923 et 1924, Ottavio Barbieri réussit à monter une équipe qui multipliera les victoires, jusqu’au sacre. Lors des matchs à l’extérieur, les Vigili del fuoco voyageaient dans un FIAT 601 et dormaient dans les casernes des pompiers locaux. Au final, la victoire a été obtenue sur le terrain, mais également sur le sort. Car pour accepter la demande des instances de s’engager dans le championnat, les joueurs avaient posé pour condition d’être exemptés de service militaire et d’appel sous les drapeaux. Mario Tommaseo, décédé en 2006, sera le dernier survivant de cette belle histoire humaine.

Une ville fière de ses Résistants

Les « pompiers » devenus héros, dans une ville mutilée par les bombardements, avaient été appelés d’urgence pour pallier l’absence de l’effectif du club historique de la ville – l’Associazione Calcio Spezia – après que plusieurs de ses joueurs aient rejoint la Résistance, aient été déportés ou soient morts à la guerre. Astorre Tanca, Roberto Fusco Walter et Riccardo Incerti mourront en partisans. Le président de l’AC Spezia, Coriolano Perioli avait été lui-même déporté en Allemagne et mourra en 1945. C’est son successeur Giacomo Semorile qui fera la demande aux pompiers de prendre le relais.
Le fait qu’aujourd’hui les deux clubs (Vigili del Fuoco et Spezia Calcio) aient confondu leurs destins et leurs palmarès est une belle revanche sur l’histoire et un signe de respect envers la mémoire et l’engagement de ceux qui, à cause de la guerre, n’ont pu s’illustrer sur les pelouses.

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Le Onze de départ des Vigili del Fuoco Spezia lors du match décisif contre le Torino Fiat : Bani, Persia, Borrini, Amenta, Gramaglia, Scarpato, Rostagno, Tommaseo, Angelini, Tori, Costa. Entraîneur : Barbieri.

Sébastien Madau



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