INTERVIEW : Kevin Cauet, un mister en Chine : “Les Chinois ont une grande connaissance de la Serie A d’il y a 20 ans”

Par Giuliano Depasquale publié le 06 Août 2018

Kévin Cauet, fils de l’ancien joueur de l’Inter Benoit Cauet, a eu l’occasion d’explorer la Chine en 2016 avec le projet d’Inter Academy. Le technicien est passé par Shanghai et Nankin, où il a travaillé avec des enfants de 7 à 17 ans et où il a pu se rendre compte d’un apprentissage du football bien différent par rapport à l’Europe. En 2018, l’Interiste a sorti un livre, écrit avec le journaliste Simone Togna, dans lequel il raconte son aventure. Interview.

Salut Kévin, peux-tu réexpliquer comment tu es venu à travailler en chine ?

J’étais entraîneur à l’académie Inter. Et puis j’ai été contacté directement par l’Inter Academy. Le projet de cette Inter Academy, c’est que des entraîneurs de l’Inter voyagent aux quatre coins du monde pour mettre en place des centres de formation avec des partenaires locaux. Ça permet donc de travailler sur le lieu avec les jeunes, car on n’a pas le droit de faire venir sur un autre continent des gamins qui ne sont pas encore majeurs. Donc, moi, mes destinations pour ce projet, ça a d’abord été Shanghai, puis Nanjing (Nankin, ndlr).

Le livre s’ouvre sur une préface de Toldo, qui est ambassadeur pour Inter Forever. Quelle est la différence avec Inter Academy ?

Inter Academy c’est basé sur la transmission d’un savoir dans le football. Le projet d’Inter Forever, ce sont des anciennes gloires de l’Inter qui vont organiser des matchs ou des activités avec ou contre des anciennes gloires d’autres clubs. Il y a Djorkaeff, mon papa, Toldo…

Une des premières choses incroyables qu’on apprend dans ce livre, c’est la rigueur dont les jeunes chinois font preuve. Tu racontes qu’ils sont toujours parfaitement alignés, qu’ils ne rigolent jamais. On sent déjà que c’est très différent par rapport à l’Europe.

C’est une culture différente. Il faut savoir que, en Europe, tu peux voir pleurer un enfant car il ne veut pas prendre sa douche dans le vestiaire, quand il a quatre ou cinq ans. En Chine, il n’y a pas beaucoup de place pour l’émotion. C’est parce que le système les oblige à ne pas démontrer trop d’émotion. Parce que si tu rigoles, ça veut dire que tu n’es pas concentré. Si tu pleures, c’est que t’es faible. Si t’es énervé, c’est que tu ne sais pas te gérer. Donc, ça veut dire qu’il n’y a pas beaucoup de place pour les sentiments. Et c’est un point important sur lequel on a travaillé. Car le football, le sport, c’est de l’émotion pure. Après, la rigueur et la discipline ne nous ont pas étonnés. Car on a toujours vu la Chine de l’extérieur comme un pays où la discipline est la base de l’enseignement. Des fois trop, c’est vrai. Les gamins sont tous alignés. Tout devait se passer à la perfection.

Avec des sanctions excessives si les enfants ne respectent pas à fond les consignes…

À la moindre erreur, tu pouvais voir certains comportements, que ce soit à l’encontre des gamins ou des éducateurs. Des comportements qui ne sont pas acceptables, comme je le raconte dans le livre. Si, pendant l’entraînement, un gamin rate une passe ou ne fait pas ce que l’éducateur lui a demandé pendant le jeu, ça peut lever la main sur les gamins, et même les insulter. Et ce n’est pas que le gamin a fait l’inverse de l’exercice. Il a essayé de le faire, mais l’entraîneur ne laisse pas la place à l’erreur. Ça a d’ailleurs été un point très, très important pour lequel on est intervenu. Parce que, à la base de l’enseignement, il faut qu’il y ait des erreurs. S’il n’y a pas d’erreur, il n’y a pas de progrès.

Quelle est la plus grande différence que tu notes entre être entraîneur en Chine et en Italie ?

Je l’explique dans le livre et j’invite tous les lecteurs à aller voir pour développer l’argument. La plus grande différence, c’est la méthodologie, la façon dont les gamins apprennent. C’est-à-dire que, quand on est en Europe, il suffit de baser l’enseignement sur une construction logique, un apprentissage pratique. On essaie d’encadrer les gamins pour les diriger vers un objectif en donnant des conseils et en essayant d’être le plus clair possible. Alors que là-bas, si on fait l’analyse de leur méthodologie, ils ont des entraînements qui se basent sur la copie, la reproduction. C’est complètement différent. Il n’y a plus d’esprit logique. J’ai une anecdote : un jour je suis allé en classe voir les gamins étudier. Et ils étaient en train d’apprendre la géographie, le monde. Alors, évidemment, la Chine était placée au centre de la carte et les gamins devaient connaître les pays autour. Mais il a suffi que je fasse tourner le globe et place la Chine sur la droite pour que les gamins ne sachent plus les pays autour. Ils n’avaient pas eu le temps d’apprendre. Car, au lieu d’apprendre les choses de manière constructive, rationnelle, grâce à une logique d’apprentissage, eux ont appris par cœur. Et donc, dès que tu changes quelque chose, ça ne suffit plus d’apprendre par cœur. Dans le football, c’est un peu le même concept. C’est-à-dire que, d’un point de vue tactique, et c’est là où ils avaient les plus grosses lacunes, on leur explique des phases de jeu, mais dès que le ballon n’est plus à l’endroit prévu, ils ne savent plus le faire. J’exagère, mais ils ont des doutes en tout cas.

Au moment où t’es avec le Yitao FC, tu parles des infrastructures et tu dis qu’il y a un manque. Ça parait paradoxal, quand on sait que la Chine investit des millions dans le foot partout dans le monde.

Ce n’est pas qu’il y a un manque. Mais je crois que la Chine a été trop rapide. Ils ont voulu sauter des étapes. On le sait, la Chine a fait beaucoup d’investissements dans le foot. Ils ont fait venir des entraîneurs pour se développer énormément à l’intérieur de leurs terres. Mais, à l’intérieur de ces réformes, au lieu de pousser le mouvement du football à se développer, ils ont rendu l’enseignement du foot obligatoire dans les écoles pour faire un système un peu à l’américaine. Sauf qu’il y a des établissements qui ne répondent pas à cette demande. Donc, tu as des écoles où il n’y a pas de terrain de foot pour enseigner le foot. Tu dois t’entraîner sur des terrains de basket. Ou alors sur des terrains de foot à cinq, mais il manque du matériel. Des écoles n’ont pas assez de ballons, de chasubles ou de plots. Il n’y pas de matériel pour travailler. Ou ils sont tellement sur la quantité plutôt que sur la qualité qu’ils vont mettre cinquante gamins sur un terrain de foot à cinq. Et ils vont s’entraîner dessus pendant une demi-heure. Et ça, c’est une fois par semaine. Et là tu te demandes le but, parce qu’il faut qu’il y ait des objectifs précis, une idée de fond. Il faudrait une structure précise, même pour les éducateurs pour qu’ils puissent savoir quoi faire. On ne peut pas dire « ok on fait du foot dans les écoles et on voit ce qu’il se passe ».

Apparemment, il y a vingt ans, il n’y avait que du foot italien à la TV chinoise. Les Chinois sont donc calés sur le calcio ?

Oui, ça a été la grande surprise quand on est arrivé là-bas. Il y a beaucoup de Chinois qui ont une grande connaissance du championnat d’il y a vingt ans. Quand j’ai donné mon nom de famille, beaucoup de Chinois interistes savaient que Cauet était lié à l’Inter. Puis, les plus grosses stars du monde jouaient en Italie, donc le championnat était très suivi. Même si la passion du foot en général est en train de se construire seulement, en Chine.

Aujourd’hui, le foot italien prédomine encore en Chine ?

Non, aujourd’hui il y a de tout. Il y a la Premier League qui est très attractive, puisque c’est un championnat avec énormément de stars et des clubs avec une histoire. Même la Liga a beaucoup de supporters grâce au Real et au Barça. Puis, il y a le Bayern Munich aussi. En France, à part le PSG, le pays reste en retrait par rapport aux autres.

Quand on pense à l’Inter et à la Chine, on voit directement ce club qui a été le précurseur de l’ouverture au continent asiatique. Mais qu’en est-il ?

Il faut aussi penser, que, aujourd’hui, Suning est le patron de l’Inter depuis quelques années. C’est un colosse, en Chine. En termes de commerces, d’appareils électroniques, ça marche très fort. Puis, l’Inter a été très, très forte. Car elle est en train d’utiliser en sa faveur un patrimoine qui n’avait pas été utilisé depuis longtemps. Et c’est très bien, car il y a énormément de supporters interistes là-bas. Et ça aurait été dommage si l’Inter n’avait rien fait en termes de marketing ou d’activités pour promouvoir le brand là-bas. Car, comme tu l’as très bien dit, il y a une grande passion et c’est un des clubs les plus suivis en Asie. Il faut savoir utiliser toutes les armes à son avantage pour se développer. Le Real, Manchester United et le Bayern sont les trois premiers monstres européens, si je ne me trompe pas. L’Inter, avec une puissance comme la Chine, n’aura bientôt plus à se cacher. Et ce n’est pas un hasard si le bilan de cette saison a été clôturé en positif et que la dette a été réduite. Suning est en train de faire un travail extraordinaire, sur le terrain mais aussi au sein du club. Parce qu’ils sont en train de restructurer tous les secteurs et départements du club, de façon à ce que le club devienne autonome. C’est-à-dire que ce club, comme le Real et Manchester, d’ici quelques années sera capable, sans vendre de joueurs, de générer un revenu important sur lequel il pourra se baser pour mener sa campagne de mercato et pour développer encore plus ses activités. Aujourd’hui, en Italie, il n’y a que la Juve qui a su développer un business model très intéressant.

Est-ce que l’Inter et Suning comptent pousser encore plus loin leurs activités en Chine ?

Ah, ça, je ne sais pas. Aujourd’hui, je ne suis plus avec l’Inter. L’année passée, je suis allé en Bulgarie et je me suis détaché de ce projet d’Inter Academy. Je n’ai pas renouvelé, car j’avais reçu une belle proposition pour être adjoint en Bulgarie, en deuxième division. On a d’ailleurs remporté le championnat. Je reviendrai par la grande porte travailler à l’Inter.

Tu termines le livre en parlant de l’échec de l’Italie lors des qualifications pour la Coupe du monde et tu dis qu’elle aurait en fait tout intérêt à prendre exemple sur la Chine et d’y aller pas à pas pour reconstruire quelque chose de solide.

Loin de moi l’idée de comparer Italie et Chine. Le niveau n’est évidemment pas le même, et le retard non plus. Mais on est encore trop vieux jeu en Italie. Les infrastructures sont très vieilles, les business models sont encore très traditionnels. Il faut une mise-à-jour de tout. Même de la manière d’enseigner chez les jeunes. Le vrai problème de l’Italie, ce n’est pas qu’elle ne produit plus des grands joueurs, c’est qu’elle enseigne encore comme il y a vingt ans. Et le souci, c’est que les autres pays sont allés de l’avant. Faut aussi une prise de conscience, parce qu’on ne peut pas continuer à dire « on est les champions du monde, on a quatre étoiles et douze Champions League ». Ça c’est bon pour le passé, aujourd’hui il faut regarder de l’avant, être honnête avec soi-même et identifier les problèmes à résoudre.

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Giuliano Depasquale

Rédacteur



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