CALCIOSTORY : AC Dalmazia-AC Trento 1943, le Calcio en état de guerre…

Par Hugo Ledroit publié le 06 Fév 2019

Dans la suite de l’article sur le calcio en Dalmatie, Calciomio vous emmène au cœur de l’Italie de la seconde guerre mondiale pour un match assez particulier entre deux équipes symboles de deux nouveaux territoires annexés : l’AC Dalmazia pour la Dalmatie et l’AC Trento pour le Trentin Haut-Adige.

Le Calcio Trento, un destin similaire à celui du Calcio Dalmazio

Les débuts du Calcio dans le Trentin Haut-Adige débute avec la création de la plus ancienne association sportive de la région l’Unione Sportiva Arco en 1895. La région est alors sous la domination austro-hongroise mais contient une très forte minorité italienne qui à l’instar de celle de Dalmatie va vouloir se retrouver entre italiens dans des clubs sportifs ou culturels. Néanmoins les autorités austro-hongroises vont voir d’un mauvais œil ces réunions entre italiens et décident donc de dissoudre toute association italienne. En effet, nous sommes alors dans un contexte assez tendu 30 années après le Risorgimento et le rattachement de la Lombardie autrichienne au royaume de Piémont-Sardaigne. Comme avec la Dalmatie, le Calcio dans le Trentin-Haut Adige se présente encore une fois comme un moyen de revendication pour les minorités italiennes au sein de l’Empire habsbourgeois.

Un match a visée politique

Suite au traité de Paris conclu en 1915 et qui a entraîné l’Italie vers la guerre aux côtés des puissances de l’Entente, le Trentin-Haut Adige est comme prévu rattaché à la péninsule. La Dalmatie connaît le même sort suite au traité de Rapallo en 1920. En 1943, alors que l’Italie est en pleine guerre, le football est un moyen d’oublier les difficultés du moment et surtout un moyen de promouvoir l’italianité dans certains territoires. C’est en le cas pour le match qui va opposer l’AC Dalmazia à l’AC Trento deux équipes appartenant respectivement à la Dalmatie et au Trentin Haut Adige les deux régions annexées. L’Italie mussolinienne n’est pas loin de s’effondrer et elle a alors besoin d’affirmer ses positions dans des régions qui peuvent se révéler potentiellement à la merci de révoltes des minorités présentes (allemandes pour le Trentin et croates pour la Dalmatie). L’AC Trento club fondé en 1921 reçoit une invitation de l’AC Dalmazia pour se rendre à Zara afin de disputer un match pour favoriser un peu plus l’intégration des deux régions. Les deux clubs se mettent alors d’accord pour programmer le match le 21 Mars pour fêter la San Giuseppe, le passage de l’Hiver au Printemps. A noter qu’il y a aussi un intérêt économique pour Trento puisqu’ils percevront la somme de 15 000 lires pour leur déplacement. Une somme qui, nous le verrons plus tard, n’est point exagérée tant les conditions de déplacement s’annoncent compliquées en raison de la présence de la flotte alliée dans la mer Adriatique.

Mal de mer et sous-marin anglais

Le voyage s’apparente donc difficile à travers une Italie en pleine guerre et de plus en plus instable en cette année 1943. Les joueurs de Trento se rendent alors en Dalmatie pour jouer ce match amical aux enjeux politiques. L’AC Trento doit alors trouver des joueurs car son équipe est décimée par la guerre et ses devoirs. Une chose qui est faite juste à temps avant de débuter un voyage homérique vers la côte dalmate. Les tridentins commencent alors leur périple le 19 Mars 1943 avec un voyage périlleux en train entre Venise et Trieste. Les attaques militaires en train sont alors récurrents et les joueurs font face à un grand danger mais arrivent finalement à bon port. Arrivés à Trieste, les joueurs sud-tyroliens doivent se rendre alors à Fiume pour prendre le bateau en direction de Zara. Deux cars blindés et chargés de militaires les accompagnent alors vers la ville de Gabriele d’Annunzio. Le trajet se fait alors de nuit encore une fois pour des raisons de sûreté et le convoi arrive alors en Istrie à 23 heures. Les officiers italiens se chargent alors de trouver un bateau pour les conduire en Dalmatie. Une chose réussie puisque dès le lendemain matin sur les coups de 8 heures, l’AC Trento embarque sur un petit bateau à vapeur nommé Il Sarajevo. Plutôt habitués à l’air des Dolomites, les tridentins ont le mal de mer et se retrouvent donc pratiquement tous malades durant le voyage en bateau. Ils arrivent finalement sains et saufs à Zara, après un voyage de 10 heures en mer, le matin du 21 Mars pour affronter l’AC Dalmazia. L’affluence est incroyable pour l’époque près de 5000 tifosi de l’AC Dalmazia sont venus voir le match amical. Malheureusement le suspens ne va pas durer puisque l’AC Trento inflige une défaite 6-1 aux zaratini. Malgré cette correction, l’ambiance reste amicale puisque le président de l’AC Dalmazia offre une visite touristique de la ville aux joueurs tridentins après la rencontre. Les haut-adigeois repartent finalement le lendemain le 22 Mars vers Trente. Néanmoins après avoir embarqués à bord de leur bateau, ils font alors la rencontre, non amicale pour le coup, avec un sous-marin anglais que le commandant de l’Alto Adriatico a repéré. Finalement avec l’autorisation du governatore Giunta, qui est à bord du bateau avec les joueurs, l’AC Trento peut se diriger vers Fiume mais le navire ne peut s’éloigner des côtes croates pour éviter de croiser les sous-marins anglais. Après un long voyage retour, les tridentins parviennent à rentrer chez eux après avoir vécu une épopée digne d’un certain récit homérique.

Un grand bravo à Igor Kramasic pour ses travaux de mémoires sur le Calcio zaratino, à Elio Pedrotti pour son bouquin « Cinquant’anni con Trento Calcio » ainsi qu’à Alberto Frioli pour son ouvrage « Mai fuori gioco » qui retrace l’histoire du Calcio Trento.

Hugo Ledroit



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