Il Calcio dalmazio

Par Hugo Ledroit publié le 26 Jan 2019

Au cours de son histoire la Dalmatie a connu la présence de minorités italiennes parmi les populations croates et germanophones. Entre domination habsbourgeoise, arrivée de Mussolini au pouvoir jusqu’à l’annexion de la région par la Yougoslavie de Tito en 1945, les italiens de la région ont pu revendiquer leur italianité à travers le Calcio. Encore une fois le football se montre alors comme un instrument politique…

Le Calcio pour revendiquer l’italianité

Tout d’abord il est essentiel d’aborder la situation et le contexte dans lequel se trouve la Dalmatie au début du XXème siècle. En effet, la région fait donc partie de l’Empire Austro-hongrois et comprend une minorité italienne parmi les populations croates et germanophones. Le Calcio dans la région apparaît alors en 1896 dans la ville de Traù, grâce aux marins anglais et italiens stationnés en Dalmatie. Les marins austro-hongrois commencent alors à apprécier de plus en plus ce sport et organisent fréquemment des matches dans les villes de Zara (Zadar) et de Spalato (Split). Dès la première décennie du XXème siècle, les premiers clubs apparaissent dans les grandes villes de Dalmatie avec l’influence d’un homme du nom d’Umberto Girometta. Celui-ci fonde alors la première équipe de Calcio à Spalato avec ses étudiants. Néanmoins l’histoire commence réellement lorsqu’en 1910 les italiens de Spalato fondent La Società di ginnastica e di scherma di Spalato ou Spalato Calcio pour répondre à la création de l’Hadjuk Split en 1903 par les croates de la ville sous l’influence de tchèques venus de Prague. A cette époque les italiens se font de plus en plus rares sur la côte dalmate et décident de s’organiser en associations culturelles ou sportives afin de se rassembler pour revendiquer leur italianité. Il est donc facile de retrouver un club pour les italiens et un autre pour les croates dans une même ville. A Zara (Zadar), l’autre grande ville de la région, l’Associazione Zaratina di ginnastica voit le jour dès 1876. Le club zaratino est celui qui est alors à l’origine du premier championnat de Dalmatie créé dans les années 1910. Les dirigeants de l’époque se renseigne alors auprès de l’équipe phare de l’époque en Serie A le Pro Vercelli afin d’adopter les mêmes règlements que le championnat italien. Le Grion Pola, club fondé en 1918, prend le nom du leader de l’irrédentisme italien Giovanni Grio arrêté et tué par la police habsbourgeoise durant la première guerre mondiale. Un symbole puisque celui-ci naît à Pola même et devient le principal ennemi irrédentiste de l’empereur François Jospeh. Le Calcio apparaît donc à l’époque comme le principal moyen de revendication des minorités italophones dans les grandes villes de Dalmatie.

Carte postale du Grion Pola

 

La période italienne ou l’âge d’or du Calcio dalmazio

Suite au traité de Rapallo en 1920, la Dalmatie devient une région italienne sous le nom de Governatoro della Dalmazia. Les clubs de la région rejoignent alors les championnats organisés par la FIGC. C’est en 1926 que l’Associazione Zaratina di ginnastica rejoint les championnats italiens et la Serie C dans le groupe correspondant à la région des Marches et de l’Ombrie. Plusieurs fois le club zaratino finit en haut dub classement de Serie C avec une quatrième place notamment en 1927 dès sa première saison en Italie. En 1931, le club change de nom en 1931 et se nomme désormais Associazione Calcio Dalmazia. Le Grion Pola connaît lui aussi une belle époque avec notamment une montée en Serie B en 1932. Mais le club phare de la région se situe un peu plus au nord en Istrie dans la ville de Fiume et a pour nom Unione Sportiva Fiumana. Le club de la ville du célèbre irrédentiste italien Gabriele D’Annunzio évolue sous les couleurs rouges, bleus et jaunes qui correspondent au drapeau de l’Etat libre de Fiume né à la suite du Traité de Versailles et du mécontentement des populations italiennes d’Istrie. Le club compte alors dans son effectif des joueurs de haut niveau qui évolueront plus tard dans les plus grands clubs italiens tels que Rodolfo Volk (Fiumana, Fiorentina, Roma) ou encore Giovanni Varglien (375 matches en 17 saisons avec la Juventus et 3 sélections en Nazionale). La grande star venue de Fiume reste Ezio Loik, milieu droit du Grande Torino (176 matches et 70 buts avec le Toro) et de la Nazionale (4 buts en 9 sélections). La Fiumana évolue pendant plusieurs saisons en Serie B et remporte même la Coppa Federale en 1928 ce qui permet au club d’atteindre la Serie A. A noter que c’est à Fiume que l’on voit apparaitre pour la première fois le Scudetto tricolore sur un maillot porté par une sélection d’Italiens de Fiume qui affrontaient l’équipes des légionnaires d’Annunzio.

Les écussons de l’US Fiumana et de l’AC Dalmazia

Il Triangolare del ricordo et l’entretien des mémoires

En 1945, dès la fin de la deuxième guerre mondiale, le général Tito rattache l’Istrie et la Dalmatie à la Yougoslavie. Le général yougoslave entame même une politique anti-italienne durant l’annexion de la Dalmatie. De nombreux italiens perdent la vie durant ces répressions qui ont pour but de « slaviser » la région et qui ont aussi l’objectif de répondre aux politiques anti-slaves de Mussolini durant la période fasciste. Les clubs italophones perdent alors de l’influence face aux clubs croates de la région et disparaissent petit à petit avec l’effacement progressive des italiens en Dalmatie. L’AC Dalmazia laisse place au NK Zadar, l’AC Spalato s’efface pour laisser place à l’Hadjuk Split et enfin la Fiumana est remplacé par le HNK Rijeka. A partir de l’après guerre jusqu’à nos jours, des passionnés vont essayer de réunir leurs connaissances et leurs archives afin de perpétuer la mémoire du Calcio dalmazio. En 2008 Sergio et Antonio Vatta, deux frères zaratini, Furio Crustovich et Franco Sattolo décident alors de refonder l’US Fiumana dans le Piémont mais leur projet ne se réalisera jamais. Le travail le plus concret de résurrection du Calcio dalmazio reste le projet de réunion des clubs de l’AC Dalmazio, de la Fiumana et de la Grion Pola en 2011 pour reformer une formation dalmate italophone en mémoire des victimes de Tito. Il ne faut pas oublier également les travaux de recherches d’Igor Kramarsic, journaliste de La voce del popolo (journal croate italophone) sur le Calcio dalmazio ainsi que l’ouvrage : « La Nazionale di Fiume, Istria e Dalmazia » écrit par Luca Dibenedetto qui retrace l’histoire des plus grands joueurs et des clubs issus de la région.

La Nazionale di Fiume, Istria e Dalmazia de Luca Dibenedetto

Hugo Ledroit



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