Sassari-Cagliari : récit(s) d’une haine séculaire

Par Michaël Magi publié le 25 Jan 2020

Nous sommes en 2020 après Jésus-Christ. Toute la Sardaigne du football est occupée par le Cagliari Calcio. Toute ? Non. Un village peuplé d’irréductibles Sassaresi, retranchés dans leur enceinte vétuste de 12.000 places, le Vanni Sanna, résiste encore et toujours à l’envahisseur.

Torres/Cagliari : Lutte Capitale

La haine qu’entretiennent les tifosi de la Torres Sassari à l’égard de Cagliari est une incongruité, dans une Sardaigne où les casteddu sont majoritairement considérés comme un symbole majuscule d’identité. Il est en ce sens logique que les racines de cette animosité – dépassant tout aussi logiquement le périmètre du football – plongent très loin dans le temps. Jusqu’au 12e siècle pour être exact. En ces temps reculés, l’île, divisée en 4 judicats autonomes, connait une période de Concorde approximative. 4 semi-royaumes, libérés de la vieille influence byzantine, coincés sur un territoire de 24.000 km2 entouré de flotte… On vous laisse imaginer ce qu’une telle configuration peut engendrer comme luttes de pouvoir. En 1163, le Juge d’Arborée, fort de son alliance avec la puissance génoise, rêve ainsi de devenir le Roi absolu d’une Sardaigne unifiée. Faisant de Cagliari sa première cible, il contraint le Juge Pietro Torchitorio II à céder son trône pour se réfugier chez son frère, Barisonne II de Torres.

La Sardaigne au 12ème siècle, à l’époque des Judicats

Un an plus tard, c’est unis que le Sud et le Nord reprendront Cagliari. Et c’est ici que cette haine séculaire commence. Car, environ trois décennies plus tard, le Juge Guglielmo Salusio IV entreprend de piétiner cette dette d’honneur. Ses armées portent l’assaut sur une Torres qui tombe comme un château de cartes. Plus grave : le roitelet de Cagliari emporte l’épouse du vaincu en guise de trophée… Et l’enferme à Santa Gilla, à disposition de ses plaisirs.

Les viols pèsent lourd dans l’Histoire italienne. On ne les efface pas comme ça… A titre d’exemple, c’est un viol (celui de Lucrèce), qui a mis fin au règne des Tarquin, contribué à instaurer la République Romaine, tout en ancrant dans l’imaginaire italien une méfiance viscérale à l’égard des monarchies. Le sort de l’épouse du Juge de Torres cristallisera ainsi une haine atavique entre le deux cités. Les luttes qui s’ensuivront ne seront que les reliquats de ce crime originel. Au début du 14e siècle, Sassari soutient les Aragonais dans leur conquête du sud. 4 siècles plus tard, Sassari toujours, conteste auprès du Piémont la légitimité d’une Administration Centrale confiée à Cagliari. D’autres disputes éclateront après-guerre, lorsqu’il s’agira de déterminer le statut et la Capitale de la Sardaigne.

Derby fantôme

Sur le pré, la rivalité entre la Torres et Cagliari est une rivalité fantôme. Le scudetto cagliaritano de 70 est l’arbre qui cache la forêt d’un calcio sardo ne comptant bel et bien qu’un seul lieu d’excellence. Mise à part Cagliari, aucune autre équipe n’a représenté la Sardaigne…non seulement en Serie A, mais aussi en B. La Torres, club doyen, en 117 ans d’histoire, ne justifie que de 30 participations en Serie C. Le reste du temps, les rossoblu l’ont passé dans les échelons inférieurs. Conséquence : les deux clubs ennemis ne se sont rencontrés que 4 fois en compétition officielle (pour 4 nuls) : entre 1987 et 1989, lorsqu’ils évoluaient en Serie C1…et que l’un des nombreux points de tension de cette brouille insulaire, Gianfranco Zola évoluait à Sassari.

En dépit d’une belle saison pour le moment en Serie D, qui voit la Torres postuler clairement à une place en playoffs, le football sarde n’est pas prêt d’offrir à Cagliari un concurrent à sa taille… Ni financièrement, ni structurellement. Il suffit de contempler la curva du Vanni Sanna. En dépit de la rénovation de tribunes latérales, on la déconseille à tous ceux qui ne seraient pas à jour de leur vaccin de tétanos. Les belligérants se jaugent à bonne distance… Fort heureusement, serait-on tenté de dire, au regard des incidents qui émaillent chacune de leurs rencontres. Incidents qui n’ont même pas besoin d’un derby pour se déchainer… Exemple avec l’après-midi de guerrila urbaine vécue par les Sassaresi le 25 mars 2017, alors que Cagliari se déplaçait pour affronter en amical la modeste équipe de Sorso, à 15 kilomètres de là. Pathétique. Mais pas moins que la déclaration de Giulini en marge des échauffourées : « Tout ce qui s’est passé aujourd’hui n’a rien à voir avec le football. Nous reviendrons jouer à Sorso ». Circulez !

Un joyau, un cadavre et une phalange…

En temps de paix, on ne lève plus d’armées pour assiéger ses rivaux. Et faute de derby, les rancœurs se sont naturellement déportées sur le terrain historico-culturel. Gianfranco Zola, bien qu’il soit né à Oliena, est l’un de ses enjeux malgré lui. Parce qu’il s’est révélé à Sassari, mais aussi parce qu’il est devenu héros casteddu en participant à la remontée rossoblu en Serie A, en 2004.

Son histoire cagliaritana est pourtant contrariée. Regardé de travers par les ultras à son arrivée, Cellino a mis un point final à sa carrière, refusant de prolonger son bail à la faveur d’une volte-face incompréhensible. Et l’on ne parle pas de son expérience désastreuse sur le banc casteddu… Pour autant, Zola ne semble nourrir aucune amertume : « Cagliari m’a rejeté à mes débuts, parce que j’étais trop petit, se remémorait-il en mai dernier, mais j’en ai fait un avantage en développant d’autres qualités. Toutefois, finir ma carrière ici a toujours trotté dans un coin de ma tête. Et j’ai terminé de la meilleure façon, avec un doublé contre la Juventus lors de mon dernier match en Serie A ». Inutile de dire que, côté Sassaresi, on est plus que persuadé d’être les seuls à aimer la légende du football sarde comme il le mérite.

Sassaresi et Cagliaritani, sans jamais s’affronter sur le pré, continuent de laver leur linge sale en public. Depuis bientôt 200 ans, les frères ennemis s’envoient par exemple des crachats autour de la dépouille de Dominique Azuni, homme politique et figure majeure de l’île, auteur d’une monumentale « Histoire géographique, politique et morale de la Sardaigne ». Né à Sassari, mais mort et inhumé à Cagliari en 1827, son cadavre est toujours l’objet d’une polémique médiocre. Point d’orgue de ce sommet de mesquinerie, les Cagliaritani, en réponse aux demandes de rapatriement du corps vers le Nord, enverront une de ses phalanges. Bonne foi ou mesquinerie morbide ? Sassari n’en conserve pas moins précieusement la relique dans un écrin d’argent. En attendant mieux…

Michaël Magi



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