Rino Della Negra au nom d’un idéal de résistance

Par Sébastien Madau publié le 21 Fév 2019

Il n’était pas sur cette fameuse « Affiche rouge », collée sur les murs de Paris par l’occupant nazi en guise de trophée et pour tenter de monter la population contre la Résistance. Mais le jeune italien Rino Della Negra (1922-1943), joueur du Red Star, fait bel et bien partie des 22 exécutés du groupe Manouchian fusillés au Mont Valérien en ce 21 février 1944. La 23e victime, Olga Bancic, sera elle décapitée en Allemagne. Rino Della Negra était -pour reprendre les mots d’Aragon- un des « vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps; vingt et trois étrangers et nos frères pourtant; vingt et trois amoureux de vivre à en mourir; vingt et trois qui criaient la France en s’abattant ». Soixante-quinze ans après, il est le symbole d’une jeunesse fauchée en plein élan pour ses idéaux et que certains dans les gradins du stade Bauer à Saint-Ouen tentent de perpétuer.

Rital, titi parisien… et membre actif du groupe Manouchian

« Petit frère, Je veux t’envoyer un dernier petit mot pour que tu réconfortes de ton mieux Maman et Papa. Tu es fort et robuste et je te sais courageux et c’est pourquoi je ne veux pas de larmes, t’as compris, hein mon vieux. (…) Remonte le moral à tout le monde et tout finira pour le mieux. (…) Embrasse bien fort tous ceux que je connaissais. Tu iras au Club Olympique Argenteuillais et embrasse tous les sportifs du plus petit au plus grand. Envoie le bonjour et l’adieu à tout le Red Star. (…) Je finis en t’embrassant bien fort, et courage. Ton grand frère qui t’aime toujours. RINO ».
Voilà les derniers mots écrits par le jeune italien de 21 ans à son petit frère avant d’être attaché au poteau d’exécution. Il y parle football. Car Della Negra est un passionné du sport déjà roi dans son pays d’origine. Une Italie qu’il n’a visiblement jamais connue ni visitée. Rino est un de ces Italiens nés en France, à Vimy dans le Pas-de-Calais. Ses parents rejoindront vite la banlieue rouge en région parisienne, à Argenteuil. La communauté italienne y est forte et composée de nombreux antifascistes déterminés à contribuer à la chute de la barbarie, où qu’elle soit. Rino Della Negra y est actif. Refusant de partir en Allemagne pour réaliser le Service de Travail Obligatoire (STO), il intègre dès 19 ans le 3e détachement italien de la FTP-MOI (Francs Tireurs Partisans – Main d’Oeuvre Immigrée) une armée sans uniforme mise sur pied par le Parti communiste clandestin et composée de combattants étrangers. Dans la capitale, le groupe est dirigé par l’Arménien Missak Manouchian.
Malgré son jeune âge, Della Negra multiplie les actions militaires dans Paris. A son actif, on dénombre en juin l’exécution du général Von Apt, l’attaque du siège central du Parti fasciste italien. Son arrestation interviendra le 12 novembre 1943 après l’attaque de convoyeurs de fonds allemands, en compagnie de Robert Witchitz, rue de La Fayette. Son sort est scellé.

Un symbole des valeurs du Red Star

Avant d’entrer dans l’Histoire, Della Negra s’est plutôt illustré sur les terrains au Football Club d’Argenteuil et la Jeunesse sportive argenteuillaise. Avant de signer dans le prestigieux Red Star à Saint-Ouen qui vient de remporter la Coupe de France en 1942. Le destin l’empêchera de porter le maillot de l’équipe première, du fait de la guerre. Difficile aussi d’avoir un avis précis et objectif sur ses réelles qualités footballistiques qu’on disait grandes. Intégrer un club comme le Red Star de l’époque laissait inévitablement entrevoir un beau potentiel. De là à le comparer à des joueurs de l’époque tels la Perle noire Larbi Ben Barek? On ne le saura jamais. Une chose est sûre: Rino Della Negra est porteur d’une identité et de valeurs antifascistes. Les supporters des Verts de Saint-Ouen ne s’y sont pas trompés en faisant de lui leur porte drapeau. Chaque année, une gerbe est déposée devant l’enceinte du mythique stade Bauer, dont une tribune porte son nom. Rino Della Negra, 75 ans après, demeure le symbole d’une immigration engagée et intégrée dans le pays des Lumières et de la devise « Liberté, Egalité, Fraternité »? Une certaine image de l’italianité de France. Des valeurs qu’il a voulu défendre les armes à la main. Mais qu’il aurait certainement voulu continuer à porter dans tous les stades. Pour le bien de sa passion. Le destin en a voulu autrement.

Sébastien Madau



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