L’incroyable histoire de Luciano Vassallo, cet Italo-Éthiopien qui gagna la coupe d’Afrique en 1962

Par Boris Abbate publié le 29 Juin 2019

Parce qu’il a remporté la coupe d’Afrique et qu’il a été élu meilleur joueur de la compétition en 1962, Luciano Vassallo reste encore aujourd’hui l’un des grands bonhommes de l’histoire du football africain. Pourtant, le parcours de cet Italo-Éthiopien reste assez méconnu en Europe. Persécuté dès son plus jeune âge par les folles lois fascistes italiennes de Mussolini, puis chassé par le régime autoritaire du dictateur Menghistu Hailé Mariàm en Ethiopie, la carrière de cet ancien mécanicien est une véritable ode à la liberté.

Une enfance extrême

Ce calvaire, le pauvre Luciano va malheureusement le vivre dès ses premiers jours. Nous sommes alors en 1935 à Asmara, et une bonne partie de la corne de l’Afrique est sous occupation italienne. C’est dans ces conditions que nait donc Luciano Vassallo, fruit d’un mélange entre un soldat Toscan et une femme noire érythréenne. Et le pauvre garçon va tout d’abord devoir faire face à la disparition de son père alors qu’il n’a même pas 2 ans, comme il le raconte dans son autobiographie, « Maman, voici l’argent », sortie en 2000 : « Mon père fut envoyé à Addis Abeda et nous avons plus jamais eux de nouvelles de lui. Il aurait pu être mort en guerre, ou encore en vie, on ne l’a jamais su ». Sans repères, le bonhomme doit aussi grandir dans un environnement politique terrifiant où les lois raciales de Mussolini règnent en maîtres. « Nous, les métisses, étions automatiquement considérés comme une race inférieure. Nous n’avions pas les même droits des autres, et étions traités de la sorte » témoigne Luciano.

Mais pire encore, le gamin doit surtout affronter la discrimination grandissante des « autochtones » de la région : « les choses étaient bien pires avec les noirs érythréens. Pour eux, nous étions que des bâtards, des fils de personnes, ou au mieux, des fils de putes » balance toujours Vassallo dans son livre. Persécuté des deux cotés, le gosse passe alors la majeure partie de son enfance dans la rue, à jouer au ballon avec les autres enfants du quartier. L’école ? Il en est tout simplement exclu après quelques années. Du coup, Luciano prend la vie comme elle vient, vit au jour le jour et fait quelques boulots par-ci par là. D’abord en surveillant des voitures et des bicyclettes, puis en mettant progressivement la main à la patte en réparant toutes sortes de véhicules. Si bien qu’à 16 ans, il devient mécanicien dans les chemins de fers, tout en découvrant la 3ème division de football avec la Stella Asmarina, une équipe uniquement composée de métisses. « Je ne dis pas toutes les insultes qu’on recevait. On était obligé de se cacher, de s’entrainer à l’aube, dans le brouillard. On ne voyait même pas la balle » se souvient Luciano. Une expérience qui va toutefois le propulser au sommet du football éthiopien, puisque en 1952, après d’autres passages en 2ème et 1ère division, Vassallo intègre pour la première fois l’équipe nationale éthiopienne.

« On m’a rapidement comparé à Di Stefano » 

Milieu de terrain complet, Vassallo était un joueur incroyablement fort pour l’époque en Afrique. Meilleur joueur éthiopien de l’histoire (99 buts en 104 matchs), il devint rapidement le capitaine attitré de la sélection. Pourtant, dans les années 50, les débuts sont tumultueux avec ses coéquipiers. « Constamment humilié et insulté » pour ses origines, Luciano est obligé « d’enfermer un joueur dans une chambre et de le rouer de coups » pour se faire respecter. Mais c’est en 1962 que Vassallo va devenir célèbre pour de bon, avec la 3ème édition de la CAN. Joueur confirmé, capitaine et leader de sa sélection, il va alors emmené son équipe jusqu’à la victoire finale, tout en terminant meilleur joueur du tournoi. « Beaucoup de gens ont commencé à me comparer à Di Stefano et à d’autres grands joueurs » se rappelle le garçon. Pourtant, avant la compétition, rien ne préméditait un tel épilogue. La fédération éthiopienne va en effet lui proposer « de changer de prénom et de nom » pour ressembler à « un vrai Éthiopien ». Chose qu’il refuse catégoriquement.

Au match d’ouverture suivant, l’entraineur tente même (sans succès) de changer à la dernière minute de capitaine, de sorte que Vassallo ne soulève plus le trophée en cas de victoire finale ! « Encore du racisme ! » regrette le joueur, toujours dans son autobiographie. Pour le reste, la carrière de Vassallo se résume essentiellement à plusieurs piges dans des équipes de la corne africaine, ainsi qu’à diverses expériences « d’entraineur-joueur » à la suite d’une formation à Coverciano en compagnie de Cesare Maldini, à la fin des années 60. Sauf que toujours en conflit avec la fédération, Luciano va perdre peu à peu son brassard de capitaine en équipe nationale, et il va rapidement devenir l’ennemi numéro un du football éthiopien quand il dénonce le dopage intronisé par l’entraineur allemand Peter Schnittger en sélection.

De vielles Volkswagens et une fuite dans le désert

Dans les années 1975, à la fin de sa carrière, Luciano Vassallo reste une star nationale en Éthiopie et aux alentours. L’homme continue d’ailleurs toujours de réparer des voitures, mais cette fois-ci dans un garage qui lui appartient. Mais la situation politique va une nouvelle fois changer, et un certain Mènghistu Hailé Mariàm prend les pleins pouvoirs en 74 en Éthiopie. « Quelqu’un que je connaissais. Un bagarreur qui créait toujours des ennuis » se souvient l’ancien milieu de terrain. « C’était une période très dure pour le pays. Beaucoup de gens se faisaient arrêter et finissaient fusillés, sans que les familles ne sachent rien. Il y avait des morts partout dans les rues » poursuit encore dans son bouquin Luciano.

Et un beau jour, alors qu’ils viennent rendre visite à l’ancien international dans son garage, des militaires tombent sur de vielles Volkswagens appartenant à d’anciens politiques éthiopiens. Ces derniers font rapidement le lien avec l’ancien régime, et Luciano est arrêté pour corruption : « pendant le trajet, j’ai vu ma vie défilée, j’étais convaincu qu’ils allaient me tuer ». Miracle ou autre, le militaire chargé de la macabre tâche reconnait l’ancienne star du football, et le laisse donc s’échapper. Luciano rentre immédiatement chez lui, envoi sa famille fissa en Italie, et décide de fuir le pays. Dans son récit, l’Italo-Éthiopien décrit d’ailleurs les conditions dantesques de son périple : « Je me suis enfui dans les montagnes à la frontière avec Djibouti. Il faisait une telle chaleur ! Après avoir traversé la frontière, j’ai trouvé un autre de mes fans qui m’a hébergé et qui m’a offert de l’aide. J’ai passé du temps parmi les réfugiés, quelle souffrance ! ».

 Une fois débarqué en Italie, Vassallo retrouvera sa famille et repartira de zéro, mais avec la certitude que le football lui a certainement sauvé la vie. Aujourd’hui, le bonhomme est toujours basé en Italie, près d’Ostia, où il a monté son propre garage et un club de foot. Alors si vous êtes en vacances dans le coin cet été et que vous décidez de faire réparer votre voiture, regardez bien autour de vous. Il se pourrait bien que ce vieillard de 85 ans qui vous fixe soit en réalité un homme qui a connu Mussolini, qui a fui la dictature en Éthiopie, et qui a même gagné la coupe d’Afrique en 1962. Sacrée histoire !

Boris Abbate

Rédacteur



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