La Sampdoria de Vujadin Boskov (partie 2)

Par Michaël Magi publié le 12 Jan 2019

Relire la première partie ici.

L’histoire d’amour entre Boskov et la Sampdoria aurait dû se finir en 1992 ; au soir d’un 24 mai comme les autres, dans la foulée d’un match nul anecdotique de fin de saison contre la Cremonese (aboutissant à une médiocre 6ème place), pendant lequel Vialli inscrivit toutefois un coup franc d’une rare pureté et Lombardo fit tourner en bourrique le latéral gauche adverse… aux portes d’un été qui vit surtout le club génois échouer à quelques mètres du graal, en finale de la Coupe d’Europe des Clubs Champions, achevée par un but de bourrin de l’inénarrable Koeman… Mais c’était sans compter sur les facéties d’un destin, habitué à hoqueter, pour salir les plus belles aventures.

L’esthète et le fils prodigue

Les histoires de visionnaires touchés par la grâce sont aussi nombreuses que les histoires d’héritiers dispendieux. La parabole éclaire le basculement qui bouleversa le destin du club, le 14 octobre 1993. C’est ce jour là, alors que Boskov se repose chez lui, en Serbie, profitant d’une année sabbatique après une saison ratée à la Roma, que le coeur du Président Mantovani cesse soudainement de battre. 3 jours plus tard, la Samp reçoit la Roma, sous un ciel bas, dans un Marassi triste comme les pierres. L’après-midi appelle à la communion. Les tifosi romanista, partageant le désarroi de leurs hôtes, déploient une banderole pour honorer la mémoire du Président défunt. Déprimée, sans envie, les crampons lestés de plomb, la Samp perd sans véritablement jouer, tandis que des « Paolo, Paolo », étranglés par les sanglots, ruissellent de la gradinata sud.

L’intersaison précédente aura au moins laissé le temps à Paolo Mantovani de construire une des plus belles Samp de l’Histoire : une équipe dont on dit qu’elle aurait mérité de remporter le deuxième scudetto. Les regrets seront d’autant plus amers au terme de la saison, quand les blucerchiati ne parviendront pas à arracher plus qu’une honorifique 3ème place, derrière un Milan intouchable (bien que renversé au Marassi par un Gullit revanchard, en état de grâce) et par une Juve aussi froide que réaliste. La Samp, bien qu’elle l’ignore, vient d’atteindre le point de bascule…

Car une réalité s’impose bien vite à tous. Enrico Mantovani ne sait que faire d’un club qu’il ne s’attendait pas à recevoir en héritage. Du père, il n’a ni la prescience, ni la passion. Par maladresse plus que par malveillance, il émiettera petit à petit l’oeuvre du patriarche. Lors de l’été 97, sans doute las de diriger un club qui semble s’habituer à la médiocrité, Enrico Mantovani entreprend de s’émanciper. Eriksson, homme à tout faire depuis 5 ans, quitte la Samp pour prendre les rênes de la Lazio. En prenant la porte, il emmène la légende Mancini avec lui.

Voilà qui ressemble fort au péché d’orgueil d’un fils qui ne supporte plus de vivre aux cotés d’un encombrant souvenir. Cet été là, la capricieuse révolution du rejeton a un nom : celui de César Luis Menotti, esthète et rigoriste entraineur argentin, qui conduisit l’Albiceleste sur le toit du monde en 1978, dans un contexte aussi délétère que mortifère… Il y a presque 20 ans, persiflent les médisants… Indifférent à l’atmosphère de scepticisme qui entoure sa venue, Menotti débarque à Gênes, pétri de certitudes, avec un jeune milieu de 22 ans, Angel Morales, pur produit d’Independiente, imprudemment vendu à la populace comme le successeur d’Il Mancio. Le rêve d’Enrico Mantovani avortera au bout de 8 matchs et après deux corrections contre le Milan et la Lazio. Deux défaites sur le même score : 0 pour la Samp, 3 pour l’adversaire. Morales, pour qui la marche était trop haute, ne jouera que 9 matchs avant de partir pour l’Espagne…

La dernière valse

Si l’arrivée de Menotti suscita les doutes d’une grande partie de la presse transalpine, son départ fracassant, confirmé à l’occasion d’une conférence de presse rocambolesque, ne surprend logiquement personne. En précurseur de Bielsa, l’argentin acte la séparation en conférence de presse, tout en se donnant le beau rôle (selon la rhétorique habituelle si chère aux intransigeants) : « Je n’ai aucun problème avec la Direction. Si je quitte la Sampdoria, affirme-t-il, c’est parce que je pense qu’il nous faut deux ou trois joueurs supplémentaires pour être compétitif. La Direction n’est pas d’accord. Qu’est-ce que je peux dire ! Si l’ambition du club est de jouer la 9ème place chaque année, je n’ai rien à faire ici… » La déclaration est brutale et la décision irrévocable. Elle restera dans les mémoires doriani comme l’annonce du désastre à venir. Humilié, envahi par autant de sombres pensées, Mantovani fait alors le voyage jusqu’à Belgrade pour demander à Boskov de reprendre l’équipe en catastrophe. Le technicien serbe le prendra en pitié : « Je ne veux rien savoir, lui dira-t-il. Ne me parle pas d’argent. Ecris un chiffre et je signerai… » Le retour de Boskov se fait ainsi à la mi-novembre, poursuivant une histoire qui aurait dû définitivement se clore 5 années plus tôt, à la manière d’un soap dont on étire l’intrigue plus que de raison.

A l’occasion de sa première conférence de presse, face à une nuée de caméras, Boskov affiche sa volonté d’aider autant que faire se peut. Il ne pourra hélas que très peu, en dépit d’un hiver aux allures de grand ménage improvisé. Klinsmann, arrivé en juillet 1997, vieille gloire sur les rotules, part début janvier pour Tottenham. François Omam-Biyik débarque de nulle part en février pour traverser le reste de la saison comme un ectoplasme. Sous la conduite de Boskov, l’équipe, dépendante d’un gamin nommé Montella (auteur de 20 buts), ne remporte que 9 victoires en 26 matchs (auxquelles on ajoutera 7 nuls et 10 défaites) et amortit sa chute à la neuvième place du championnat, tel que l’avait prédit Menotti. Saison morne comme un petit-déjeuner de Noël à base de panettone rassis, dont la seule éclaircie consistera en une victoire de prestige contre Parma en janvier…

Au terme de son contrat, Boskov laissera les clés de l’effectif. Tel que les deux hommes en avaient convenu. Missionné pour sauver Perugia, au cours de la saison suivante, il fera quelques petits miracles et laissera auprès des tifosi locaux un souvenir impérissable. C’est de loin qu’il assistera à la rétrogradation d’une Sampdoria qui n’aura jamais réussi à digérer le départ de Mancini, plombée par une succession de mercato sans vision ni ambition et par la gestion incohérente d’un fils impécunieux, que seules les finances de la famille Garrone parviendront à sauver de la banqueroute. La Samp retrouvera l’élite en 2003. Boskov, dont l’histoire n’aura cessé d’épouser celle du club, s’éteindra le 27 avril 2014, dans sa Serbie natale, à Novi Sad.

 

 

Michaël Magi



Lire aussi