La Sampdoria de Vujadin Boskov (partie 1)

Par Yacine Ouali publié le 30 Déc 2018

À un merveilleux temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, quand la Serie A était le meilleur championnat du monde et que les coupes mulet faisaient loi, très peu de clubs pouvaient s’inviter à la table des champions. Entre Naples, où une intervention divine fut nécessaire pour enfin bousculer l’ordre établi, et Parme, parfaitement géré à la fin des années 1990 par la Parmalat, il y aura eu l’anomalie Sampdoria et l’action, non pas de Dieu ni d’un investisseur, mais simplement d’un homme, vu au départ comme un arriviste et parti comme un roi.

En six ans seulement, de 1986 à 1992, Vujadin Boskov aura changé à jamais l’histoire des blucerchiati. Vainqueur de la Coppa en 1988 puis en 1989, il atteint la finale de la Coupe d’Europe des vainqueurs de coupe en 1989, qu’il perdra contre la Dream team naissante du Barça, et en 1990, où il s’imposera contre Anderlecht. Après une défaite logique contre le Milan AC en Supercoupe, Boskov fermera son premier chapitre génois en 1992 par une autre défaite en finale de Ligue des Champions, une fois de plus contre le Barça, non sans avoir entre temps réalisé le plus grand fait d’arme du club en 1991 : remporter le Scudetto.

Premières années, premiers amours

Véritable routard du banc, Boskov s’aguerrit au métier d’entraîneur à l’orée des années 1960. Ses premiers trophées arriveront au Feyenoord et au Real Madrid. Mais même lorsque l’on se vante de trois ans sur le banc du plus grand club du monde, l’Italie des années 1980 ne fait pas de cadeau. Avant la Sampdoria, Boskov fait ses armes à Ascoli. Séduit par son jeu tourné vers l’offensive, l’ambitieux président des blucerchiati Paolo Mantovani l’engage et achète en même temps un certain Pagliuca.

Alors que la Sampdoria avait un accent anglais très prononcé, avec notamment Brady et Souness, Boskov décide dès son arrivée de s’appuyer sur la formation et un noyau dur de joueurs du cru. Vialli, Mancini, Mannini, Lombardo et Vierchowod formeront durant ses six ans à Gênes la base d’une équipe qu’il renforcera à coup de transferts bien sentis (Cerezo, Briegel) et d’une confiance bien placée (Pagliuca).

Au milieu du foisonnement de grandes équipes en Serie A à l’époque, les quatre premières saisons de Boskov seront celle d’une lente progression (6ème, 4ème puis deux fois 5ème) avant la consécration de 1991. Pour les amateurs d’émotions fortes et d’épopées, ces quatre saisons furent entrecoupées d’aventures européennes remarquables et de victoires en Coppa venant s’ajouter à la collection de trophées commencée seulement en 1985. Petit à petit, le philosophe serbe peaufine son projet, convaincu que la matière dont il disposait pouvait cesser d’être une simple usine à romantisme pour devenir ce dont tous les tifosi rêvaient sans trop oser le demander : une équipe de champions.

Le Scudetto d’une vie

À l’été 1990, dans une douce atmosphère de fin de Mondial, peu étaient prêts à parier une lire sur une victoire de la Sampdoria en Serie A. Lointain déjà était le souvenir de l’épopée de l’Hellas, et plus frais dans les mémoires était celui du mercato ambitieux de l’Inter et du doublé européen du Milan.

Les prévisions se vérifient au début de la saison lorsque, sans Vialli, la machine génoise a du mal à se mettre en route. Il faudra attendre une victoire contre le Milan à la 7ème journée pour mettre l’histoire en marche. Incarnation du style de Boskov, Mancini est avec Vialli le joueur le plus important de l’équipe, jouant un rôle clé dans la victoire 4-1 face au Napoli et celles, plus difficiles, contre Parme et à nouveau le Milan.

Autour de l’élégant Mancini, Boskov trouve en 1990-1991 l’équilibre parfait pour protéger son créateur. Protégé par les infatigables Vierchowod, Lombardo et Cerezo et rassuré par l’imposante présence de Pagliuca dans les cages, Il Mancio pouvait sereinement se promener aux quatre coins du terrain et impressionner, dans un calcio peu acceuillant pour les fantasisti, par sa vision du jeu et ses passes décisives devenues presque monnaie courante pour son capocannoniere en attaque.

C’est contre l’Inter puis Lecce que Boskov amènera finalement sa Sampdoria à son seul et unique titre. Si la victoire facile contre Lecce (3-0) sera véritablement celle du Scudetto, c’est celle contre l’Inter qui marquera les esprits. Pour le Mister comme pour d’autres, surtout Pagliuca, ce sera le match d’une vie, celui qui, 10, 20 ou 30 ans plus tard est encore narré avec nostalgie aux plus jeunes.

Ce Sampdoria-Inter, c’est avant tout l’histoire d’une adaptation et d’un homme. L’adaptation est celle de Boskov et surtout du président Mantovani qui, de chantres de l’offensive, passeront, à l’italienne diront certains, à une tactique prudente. Peu toutefois sont ceux qui le lui auront reproché sur le moment, au vu de la victoire 2-0 au bout de la partie la plus irrespirable de l’histoire des blucerchiati. L’homme, c’est Pagliuca et son total incroyable de 14 arrêts dont un sur un pénalty de Matthäus. Aujourd’hui encore, cette performance est la plus citée lorsqu’il s’agit de revenir sur la carrière de ce gardien, parfois même plus que sa finale au Mondial 1994.

À la fin du match contre Lecce, alors que les travées du Marassi se déversent sur le terrain, Boskov aura ces mots, si justes et si spécifiques à un club tel que la Sampdoria : « J’ai déjà gagné dans ma vie mais ce Scudetto est certainement le plus beau, parce que je l’ai gagné dans le championnat le plus difficile du monde et dans un club qui ne l’avait encore jamais fait malgré ses nombreuses années d’existence. »

Regrets, fierté et déclin : à un fil de la gloire éternelle

Après le Scudetto 1991, il était difficile pour les supporters de la Sampdoria d’imaginer aller plus haut. Et pourtant…

Galvanisé par son statut de champion et ses précédentes aventures européennes, Boskov aborde contre l’ordre établi la Coupe d’Europe à l’été 1991 comme un prétendant au titre. C’est, à un coup franc de Koeman en prolongations près, ce qu’il arrivera à faire. Après avoir éliminé Rosenborg et Honvéd, la Sampdoria sortira Anderlecht, l’Étoile Rouge de Belgrade et le Panathinaikos sur sa route pour Wembley et la rencontre avec la Dream team de Cruyff. Boskov et ses joueurs tiendront tête au Barça jusqu’à la prolongation et cette maudite 112ème minute. La mine désabusée de Boskov sera la dernière image que les génois auront de lui à la tête de leur club (avant une courte pige en 1997-1998).

Le départ de Boskov sera le début de la fin des belles années de la Sampdoria. Avec en plus les départs successifs des meilleurs joueurs, les supporters ne retrouveront plus jamais les mêmes sommets qu’en 1986-1992, lorsqu’un petit club de la côte méditerranéenne mené par un philosophe serbe osa tenir tête aux géants du calcio.

Yacine Ouali



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