Italie : A la recherche du temps perdu

Par Fabrice Drouelle publié le 19 Nov 2020

« Parce que j’ai eu l’agréable surprise de découvrir dans un superbe entretien accordé à l’Equipe, que Fabrice Drouelle suivait Calciomio de près et qu’il était animé par une passion sans faille de l’Italie, parce que nous nous sommes contactés et avons longuement parlé du football italien ensemble, parce qu’un amoureux de l’Italie comme lui avait forcément sa place à un moment ou un autre ici, il prend la plume pour parler de cette Italie qui nous fascine au moins autant qu’elle nous rassemble. » – François Lerose : rédacteur en chef.

J’aime l’Italie jusqu’au profond de mon être. Après l’avoir côtoyée furtivement dans mon enfance et un peu plus tard, toujours au Nord, rarement plus de trois jours, je l’ai vraiment rencontrée fin mai 1991, à Bari, au Sud, où se jouait la finale de ce qu’on appelait encore la Coupe d’Europe des Clubs Champions, entre l’Etoile Rouge de Belgrade et l’Olympique de Marseille. France Inter a eu la bonne idée de m’inclure dans sa délégation chargée de couvrir l’événement, en compagnie des journalistes Jacques Vendroux et Pierre-Louis Castelli et surtout des consultants Michel Platini et Dominique Rocheteau. Je me retrouvai ainsi, dans la capitale des Pouilles, à partager de grands morceaux de nuit dans les bars du même nom avec celui que je considère aujourd’hui encore comme le plus grand joueur de l’Histoire du football français et celui qui m’est toujours apparu comme un subtil mélange de Bob Dylan et de Johan Cruyiff, une autre de mes références footballistiques, en vert celle-ci. Saisissante impression de passer mes soirées avec mes posters d’ado ! De jour, mes incessants déplacements dans la ville de Bari, pour mes reportages m’ont apporté « la lumière ». J’ai ressenti ce quelque chose d’inexplicable qui s’appelle le coup de foudre. Puis au fil des années, j’ai compris que mes goûts croisaient ceux qui, précisément, constituent les fondements de l’Italie : Histoire, merveilles urbaines, culture, gastronomie, climat, géographie, design, et cette langue que j’entends toujours comme une symphonie. L’italien est d’abord la langue de Vivaldi et de Verdi, n’en déplaise à Monsieur Dante !

Et le foot dans tout ça ? Cosmique ! Car il entoure tout ce qui précède. L’Italie EST le foot, au même titre que le Brésil, et l’Allemagne. A ceci près qu’à l’instar des Brésiliens, depuis dix ans, en cette décennie maudite 2010-2020, les Italiens semblent errer à la recherche du temps perdu, celui qui a fait descendre leur équipe nationale à la quinzième place du classement FIFA, à la fois sacrilège et réalité, jusqu’au drame du 13 novembre 2017, où la messe fut dite, dans l’un des temples les plus sacrés du calcio, San Siro, par une lugubre soirée de fin d’automne et ses premiers frimas qui nous glacent les os. Pétrifiés, comme ceux de Pompéi ! L’Italie était exclue de la coupe du monde qu’elle avait pourtant gagnée quatre fois. Il nous restait à activer la machine à nostalgie, YouTube, et ses extraits de matches glorieux en Azzurro. Vite, regarder les exploits de la figure la plus glorieuse de l’histoire moderne du football italien, Paolo Rossi, l’homme qui gagna la coupe du monde 1982 à lui tout seul, terrassant le grand Brésil de Socrates en quart de finale. L’audace avait pris le pouvoir, l’insolence aussi, après un premier tour calamiteux. Au deuxième, on allait voir ce qu’on allait voir ! Vite, avancer la bande vers juillet 2006. Voir l’Italie gagner devant la France, en finale. Un must !

Le lendemain, l’excellent magazine « So Foot » titrait : « Italie championne du monde : pourquoi tant de haine ? ». Au fil d’un propos très pertinent, le journaliste expliquait que l’idée d’une Italie championne de la culture, de la mode, du desing, était une idée communément acceptée en France, mais pas pour les choses sérieuses. Or le foot, c’est sérieux ! Que viennent y faire ces Italiens qui ne savent jouer qu’en défense ? Je ne suis pas certain que dans les tribunes de notre glorieux championnat national, on n’entende plus ce genre de propos. Vite, voir la Squadra éliminer la Manschaft en demi-finale de cette même coupe du monde 2006, repasser la vidéo, se délecter de la joie des buteurs, Grosso puis Del Piero, notre joie. Être hallucinés par le bonheur extatique que procure ce hold-up. Les Italiens boutent les Allemands hors de leur coupe du monde, à Dortmund. Leur véritable exploit est là, dans ce Mondial. L’édition 1990 est vengée. Cerise sur le gâteau, par deux fois, les Italiens font mordre la poussière à la France et à l’Allemagne, ces deux têtes à claques qui entendent se partager le leadership du football européen, comme ils le font au sein de l’Union Européenne. Vite, revoir le bis-repetita de l’Euro 2012. Cette fois, c’est qui Balotelli exulte. Nous aussi. Et, une nouvelle fois, c’est l’Allemagne qui pleure. Pas nous. Je me souviens du titre de « L’Equipe » : « Eternelle Italie ». Ce qui reste aujourd’hui à prouver.

Mais au moment où j’écris ces lignes, et après avoir avalé tant de couleuvres, moi le tifoso français, je me mets à espérer, mais prudemment. Au moment où j’écris ces lignes, je vois le Milan AC gagner brillamment ses deux premiers matches de Ligue Europa, Naples l’emporter chez les Basques du Real Sociedad, ce qui est une performance notable, mais je vois aussi la Juventus, mon club préféré parmi tous, se comporter comme un bon gros club bourgeois, repus, cigare à la bouche et haut de forme. Je vois les Bianconeri se comporter comme devant Lyon lors de la dernière Champions League, apathiques, et je doute. Je vois, en revanche, toutes les lueurs d’espoir qui éclairent la Squadra, les Barella, Tonali, Chiesa, Donarumma, guidés par des cadres parmi les plus talentueux d’Europe, Chiellini, Bonucci, Verratti, Jorghino, et j’espère.

Une Italie privée de son football, ce Calcio capable de gagner toutes les compétitions, l’un des pôles d’excellence de ce pays, un fait culturel, serait le marqueur douloureux d’un monde devenu décidément vulgaire ! Il en est hors de question !

Fabrice Drouelle



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