DOSSIER : Vittorio Pozzo, le héros oublié, les raisons de l’ostracisme du football italien (3/3)

Par Boris Abbate publié le 15 Nov 2019
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Parce que Roberto Mancini vient tout juste d’égaler son vieux record de victoires consécutives à la tête de la Nazionale, Vittorio Pozzo est récemment revenu sur les devants de la scène en Italie. Pourtant, même après sa mort à la fin des années 1960, Pozzo n’a jamais vraiment pris une place importante dans la mémoire et la culture sportive italienne. Un fait d’autant plus étonnant quand on sait que l’ancien maitre de la Nazionale est toujours le sélectionneur italien le plus victorieux de l’histoire, et qu’il est encore à ce jour le seul entraineur sur cette planète à avoir remporté deux Coupe du Monde ! Calciomio brise donc ce vieux tabou et revient sur la carrière et le parcours de l’illustre entraineur de la Squadra Azzurra, qui aura grandement façonné le mythe et la réputation de l’Italie dans l’histoire du football. Troisième et dernier épisode de la série aujourd’hui, qui montrera surtout comment le natif de Turin est radicalement tombé dans l’oubli après tous ses succès.

Une période noire en Italie et en Europe

Si Vittorio Pozzo n’est pas resté dans la légende du football européen et mondial, c’est en réalité et en particulier à cause de la période sombre qu’aura traversé l’Europe au temps de tous ses succès. Car oui, aussi compétent et victorieux soit-il, le malheureux Pozzo a surtout eu la malchance d’entrainer la Nazionale dans la pire des périodes possible. Dans une Europe déchirée par les deux premières guerres mondiales, et dans une Italie gangrénée par le régime fasciste, les exploits de Pozzo et de son équipe vont alors complètement passer au second plan. Pire encore, alors que le travail du pur turinois de naissance est quotidien et assez révolutionnaire pour l’époque, beaucoup y voit simplement les mesquineries d’une Italie à peine entrée dans le fascisme, qui est alors prête à tout pour redorer son blason à l’internationale.

Ainsi, lors de la Coupe du Monde 1934, soulevée par Pozzo et ses hommes, la majorité des regards se tournent vers Mussolini et sa bande, tandis que Pozzo lui, est considéré facilement comme une simple marionnette qui profite des actes frauduleux du Duce. Et quand l’Italie gagne une second fois la Coupe du Monde dès 1938, là encore, c’est aussi et surtout à cause du manque d’adversité présente dans la compétition, avec de nombreux pays absents du tournoi, ces derniers traversant des crises sans précédents à la veille de la seconde guerre mondiale (Autriche, Espagne etc). En pratiquement dix ans de triomphe et de succès, Vittorio Pozzo aura donc eu la malchance de prospérer dans une période et un environnement totalement inadéquate. Des faits, qui le poursuivent encore malheureusement aujourd’hui.

Des idées et un « salut » qui dérangent

Mais l’ancien sélectionneur italien a aussi été victime d’un grand ostracisme de la part de l’ensemble des médias italiens, notamment à cause de quelques faits et gestes qui auront essentiellement controversés son image. En premier lieu, Vittorio Pozzo est surtout un homme aux idées politiques très affirmées. Grand militaire, le bonhomme est surtout reconnu pour l’amour de la guerre et son patriotisme poussé à l’extreme. Le tacticien revendique aussi, dans la continuité, une certaine idée autoritaire et quasi monarchique de la politique à mettre en place en Italie. Des pensées qui vont malheureusement le suivre tout au long de sa vie. Mais l’intervention qui va le plus changer son destin est incontestablement celle qui réalise lors de la Coupe du Monde 1938, en France. L’Italie s’apprête alors à faire son entrée dans la compétition face à la Norvège, mais le climat est délétère et de nombreux antifascistes pullulent dans le stade et sont surtout venus pour siffler cette Nazionale portée en grâce par Mussolini.

Conspués à foison, persécutés jusque dans les rues de Marseille alors qu’ils sont en route pour le stade, les joueurs italiens vont alors répété par deux fois le fameux salut fasciste lors de la présentation des équipes, sous ordre de Pozzo en personne. Dans ses mémoires, le coach italien expliquait avant tout cette décision dans l’optique qu’elle avait essentiellement servi à gagner cette mini guerre psychologique avec le public : « Nous étions en pleine tempête. Le match est immédiatement tombé dans un contexte politique. Injustement, parce que les joueurs se foutaient de la politique. Ils étaient juste Italiens et voulaient défendre leur pays. Le public nous insultait et faisait tout pour nous déconcentrer. C’était un défi entre lui et notre équipe ». Pour gagner cette première guerre psychologique, Pozzo, en fin psychologue, réalise alors par deux fois le salut à la romaine, et il obtient en quelques secondes ce qu’il voulait. « On avait gagné la bataille de l’intimidation, et nous avons pu jouer dans un climat beaucoup plus serein » soulignera toujours Pozzo dans ses mémoires. Des explications qui prouvent alors que le geste de Pozzo n’avait rien de politique, mais qui ne vont pas l’épargner pour autant. Car pour de nombreux Italiens, Vittorio Pozzo était avant tout un fasciste affirmé.

Accusé d’etre un fasciste, à tort

Quand il démissionne de la sélection en 1948, officiellement après une défaite face à l’Angleterre, c’est en réalité à cause de l’arrivée au pouvoir italien d’un certain Luigi Einaudi, qui entreprend alors une vaste opération de nettoyage destinée à reconstruire une démocratie en éliminant toutes les anciennes figures du régime du Duce. Pozzo fait alors parti des exclus, mais il démissionne avant qu’un scandale éclate. Trop intelligent, pour se rebeller, trop calme et posé pour se défendre de ces accusations de collaborations avec l’ancien régime, Pozzo préfère alors finir tranquillement sa vie au calme. Pendant ce temps-là, les médias italiens entament alors un énorme travail de déni de mémoire sur les victoires de Pozzo avec l’Italie, et le Turinois va alors peu à peu disparaitre des souvenirs du football italien. Pourtant, quelques années plus tard, on apprendra que Pozzo était tout sauf un fervent fidèle de la République de Salò.

Un document du ministère des biens culturels italien fait alors son apparition et mentionne que Pozzo a depuis le mois de septembre 1943, collaboré activement avec les membres du Comité de Libération Nationale pour aider et faciliter l’évasion de dizaines de prisonniers alliés. Un énorme coup de massue pour tous les détracteurs de celui qui avait envoyé, par deux fois, la Nazionale sur le toit du monde. Mais cette découverte ne va pas vraiment bonifier l’image de ce bon vieux Pozzo, qui souffrira encore malheureusement d’un oubli et d’un déni considérable dans la culture et la mémoire italienne. En atteste la construction du Stadio Delle Alpi de Turin pour la Coupe du Monde 1990, qui devait initialement se nommer « Stadio Vittorio Pozzo ». Une appellation qui fut au final vite abandonnée, peur de créer un certain malaise dans le panorama culturel italien. Oublié de tous, et accusé de tous les mots possibles, Vittorio Pozzo n’aura finalement jamais eu les louanges et la mémoire qu’il méritait. Heureusement, les récentes victoires de l’Italie de Mancini auront eu le mérite de rappeler à toutes et à tous les formidables victoires de sa Nazionale. Avant qu’elles ne retombent une nouvelle fois dans l’oubli le plus total.

A lire aussi :

1- 1ère partie : les premiers pas du plus grand entraineur italien de l’histoire

2- 2ème partie : une décennie de domination italienne sur le monde

3- 3ème partie : les raisons de l’ostracisme du football italien

Boris Abbate

Rédacteur



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