Ces « Italos » qui ont apporté le foot en Amérique dans leurs valises

Par Sébastien Madau publié le 18 Nov 2018

Il y en pour qui les confrontations entre les Etats-Unis et l’Italie doivent avoir une saveur particulière. En premier lieu les membres de la forte communauté italo-américaine présente sur l’autre rive de l’Atlantique, fruit d’une massive vague d’immigration italienne en Amérique entre les milieux du 19e et du 20e siècle.
Résidant souvent à l’origine dans des Little Italy, comme à New York pour la plus fameuse, les Italiens d’Amérique avaient également tenu à porter dans leurs bagages leurs passions. Parmi elles: le football. Qu’on appelle « calcio » en Italie et « soccer » chez l’Oncle Sam.

Ainsi, dès le début du 20e siècle, des « Italos » immigrés ou fils d’immigrés ont commencé à intégrer des équipes de soccer. Mais la tâche ne fut pas aisée. Vénéré en Europe et en Amérique latine, le foot a du mal à prendre aux States. D’autres sports tels le basket, le baseball ou le football américain, semblent suffire à combler les coeurs des Américains. Le foot tentera de survivre, avec des hauts et des bas et le concours de sa population d’origine européenne ou latino. Alors que des enfants d’Italiens deviennent des gloires nationales (américaines) dans d’autres sports (Joe Di Maggio au baseball ou Rocky Marciano en boxe), les « Italos » se démènent souvent dans les années 20-30 dans un quasi anonymat pour pratiquer « leur » sport.

Des piliers de l’équipe nationale américaine

Donc les « Italos » tapent dans un ballon rond dans les rues. On a trace d’un certain Peter Renzulli (1895-1980) qui met les gants pour défendre les couleurs d’une équipe de Brooklyn, les Robins Dry Dock et terminera sa carrière chez les footeux des New York Giants, se gagnant au passage une sensible notoriété à cette époque. Le jeune Thomas Florie (1897-1966) participera aux Coupes du Monde 1930 et 1934 avec la sélection américaine et arrivera en demi-finale en 1930 avec le brassard de capitaine. Tout comme Aldo Donelli (1907-1994) qui au Mondial de 1934 (en Italie) marquera 5 buts en 2 matchs dont un pour sauver l’honneur face à…l’Italie, future championne du Monde (7-1).La présence « italienne » dans l’équipe nationale américaine va crescendo. Dans les années 1950, au moins six en sont les piliers: Frank Borghi, Charles Colombo, Nicholas Di Orio, Frank Valicenti, ou Gino Pariani. Gino Gardassanich a lui la particularité d’être né en Italie (Fiume), avoir porté le maillot de la Reggina avant d’émigrer en Amérique. Le film de David Anspaugh « Le match de leur vie » (2004) retrace un des exploits de cette équipe des Fifty’s, à savoir leur victoire 1 but à 0 contre l’Angleterre lors du Mondial 1950 au Brésil avec Gerard Butler dans le rôle de Frank Borghi et Louis Mandylor dans celui de Gino Pariani.

Les Italiens de Brooklyn fondent leur « Nazionale »

A cette époque, le soccer n’est pas professionnel aux Etats-Unis. Mais il est dans le coeur de ces « Italos », de New York à Saint-Louis, de Chicago à Philadelphie… L’engouement est limité mais réel. On constate après-guerre la création de clubs qu’on qualifierait de communautaires. Un d’entre eux, les Brooklyn Italians, existe toujours, près de 60 ans après sa fondation en 1949 par John De Vivo. Il reste à ce jour le club le plus représentatif de ce phénomène. Dans les années 50 et 60, les Brooklyn Italians jouent en tête d’affiche dans la Metropolitan Soccer League. Beaucoup d’« Italos » revêtent le maillot azzurro de ce club de quartier devenu un symbole tandis que d’autres évoluent partout dans le pays (Severino Agostinis à Tampa Bay Rowdies, Carmelo D’Anzi à Rhode Island, etc). Mais à New York, dans les années 70 c’est le Cosmos qui recrute les stars mondiales à la pelle pour tenter de promouvoir le soccer. Pelé, Beckenbauer, Cruyff, Neeskens, Carlos Alberto certes, mais les « Italos » sont ravis de voir arriver le capitaine de la Lazio Giorgio Chinaglia. En 10 saisons (1976-1985) à New York et 234 matchs, Long George claquera… 231 buts.

A leurs palmarès, les Brooklyn italians, arborent fièrement deux Coupes des Etats-Unis remportées en 1979 et 1991. En 1990, lors du grand retour des USA en Coupe du Monde en Italie, un ancien des Brooklyn Italians -Mike Windischmann- fait même partie de la sélection aux côté des « italos » Tony Meola, Marcello Balboa ou Paul Caligiuri. La suite sera plus délicate. La League américaine peine à se stabiliser et organiser un championnat pérenne. Les Brooklyn Italians revoient leurs ambitions après divers changements de noms (Inter-Brooklyn Italians; Inter SC; Boca Juniors; Brooklyn Dodgers / Palermo Football Club). Le club, qui a depuis retrouvé son nom d’origine, n’est pas présent dans l’élite de la Major League Soccer (MLS) lors de sa relance dans les années 1990. Il est aujourd’hui inscrit en National Premier Soccer League (NPSL, 4e division) et mise surtout sur sa scuola calcio tournée vers les jeunes. Aujourd’hui, le club a connu les évolutions de New York, de la société américaine dans son ensemble. Les équipes ne sont plus exclusivement composées de jeunes issus de la communauté italo-américaine. Deux jeunes français -Clément Bourret et Faouzi Tayeb- font d’ailleurs partie de l’équipe première. Brooklyns Italians n’est plus seulement le club des Italiens, mais des gens de Brooklyn. Avec comme principes originels, la fraternité et l’intégration du plus grand nombre à travers les valeurs du sport. Sans frontières.

Sébastien Madau



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