1985, l’incroyable épopée de l’Hellas

Par Yacine Ouali publié le 29 Nov 2018

Cité du romantisme par excellence, Vérone est connue dans le monde entier pour être le théâtre de la plus belle de toutes les histoires d’amour. Mais peu toutefois sont ceux qui connaissent, au-delà de leur nom, l’histoire, les joies et les tragédies de l’autre grand amour de la ville, celui pour ses deux clubs de football, le Chievo et le Hellas.

Pour le Hellas, si le palmarès est loin d’être ce que fut l’amour pour Roméo et Juliette, il faut se souvenir de certains moments de beauté pure, éphémères et complètement hors du temps, comme cette incroyable saison 1984-1985 où, au nez et à la barbe de la Juventus et de la Roma, les deux grandes puissances de l’époque, le Hellas remporte le seul et unique Scudetto de son histoire.

Un contexte peu propice à l’exploit

Dans une Italie du calcio à peine sortie du scandale du Totonero, le Hellas faisait figure d’épouvantail. Deux finales de Coppa, une 4ème puis une 6ème place en 1982-1983 et 1983-1984 les rendaient redoutables à affronter, sans pour autant que quiconque ne s’aventure à les citer dans les prétendants au titre. En effet, entre une Juventus menée par un Platini au sommet de son art, et une Roma sacrée en 1983 et finaliste de la Coupe d’Europe en 1984, il y a fort à parier que même les supporters du Hellas ne caressaient même pas l’idée d’être sur le podium. Alors penser au titre…

Contrairement à l’Angleterre ou la France, où des exploits sporadiques sont effectués au plus haut niveau, la Serie A s’est toujours distinguée par son statut de chasse très gardée. Même la Roma, la Lazio et le Napoli, considérées comme les trois autres places fortes du calcio (après la Juventus, le Milan et l’Inter), ne comptent même pas 10 Scudetti ensemble.

C’est donc dire la nature de l’exploit du Hellas. Première et seule année où les arbitres furent désignés au hasard pour chaque match, Totonero oblige, la Serie A 84-85 est, comme en 2015-2016 en Angleterre, une saison où les gros étaient miraculeusement tous concentrés sur autre chose en même temps. Obnubilée par la course à l’Europe, la Juventus finit 6ème à 7 points du Hellas ; les victoires valaient alors 2 points et le championnat se jouait en 30 journées. Il en va de même pour une Roma qui, après sa défaite sur le fil face à Liverpool au printemps 1984, jette de même toutes ses forces dans les matches européens.

Ceci étant dit, le manque de « concentration » des deux gros de l’époque pour le championnat ne doit pas minimiser l’exploit du Hellas ou faire oublier que, tout de même, l’Inter d’Altobelli et Rummenigge jouait clairement le titre, de même que le Napoli, en ébullition suite à l’arrivée d’un certain Diego Maradona.

L’incroyable saison du titre

Menée par Osvaldo Bagnoli (ci-dessous), entraîneur du club entre 1981 et 1990, l’équipe du Hellas se pose, à la fin de l’été 1984, en bel outsider. Renforcé par les arrivées du danois Il Sindaco Elkjaer Larsen (3ème puis second au Ballon d’Or 1984 et 1985) et de l’allemand Hans-Peter Briegel (premier joueur évoluant à l’étranger à gagner le titre de joueur allemand de l’année), le Hellas débute la saison en s’imposant 3 à 1 face au Napoli et s’empare déjà de la première place.

 

 

 

 

 

 

 

En entourant ses deux recrues de joueurs italiens revanchards et talentueux tels que l’ancien de la Roma Marangon et le capitaine Tricella, Bagnoli avait construit depuis 1981 une équipe solide et cohérente. Beau à voir jouer par moments, l’Hellas du Svizzero (le Suisse, surnom donné à Bagnoli pour son attention méticuleuse au détail) était surtout une équipe de contres, pratiquant le type de football que la Juventus jouait, avec Tricella dans le rôle de Scirea au poste de libero. Avec une assise défensive remarquable – meilleure défense d’Italie avec seulement 19 buts encaissés – l’Hellas avait aussi son mot à dire en attaque (3ème meilleure attaque derrière la Juventus et l’Udinese avec 42 buts, dont 20 marqués par le duo Elkjaer-Galderisi). Très solide, l’Hellas reste invaincu pendant ses 14 premiers matches avant de tomber sur la pelouse de l’Avellino. Le club ne tombera qu’une seule de fois de plus lors de la saison, face à son dauphin du Torino (2-1).

Contrairement au Leicester de Ranieri, qui gagnait la plupart de ses matches avec des scores étonnamment fleuves, le Hellas de Bagnoli, un peu à l’image du Blackburn 1995 de Kenny Daglish, traçait son chemin à coup de matches très serrés où les nuls (13) étaient souvent convertis en victoires (15) à l’arrachée, à l’image de cette victoire 2-0 face à la Juventus où Elkjaer, après avoir perdu sa chaussure droite en ayant évité de peu deux tacles, marque le deuxième but pieds nus.

Ce fut finalement à l’avant-dernière journée, sous la menace du Torino et de l’Inter, que l’Hellas gagne le titre suite à un nul 1-1 face à l’Atalanta grâce à un but de l’inévitable Elkjaer à la 51ème minute.

Un après Scudetto difficile

En mai 2015, 30 ans après le Scudetto, les tifosi du Hellas exultaient à la 51ème minute du derby de Vérone pour fêter la plus belle journée de leur histoire, presque 1 heure après avoir fêté les anciens joueurs de l’équipe venus présenter, sans que personne ne s’en lasse jamais, le trophée de la Serie A 1985.

 

 

 

 

 

 

 

Il faut savoir, pour bien situer l’exploit du Hellas dans l’histoire du calcio, que ce Scudetto fut le dernier gagné par un club provinciale. Depuis, aucun n’a échappé aux grands clubs. Un peu à l’image de Leicester ou de Monaco en 2017, le titre du Hellas en 1985 fut malheureusement sans suite. Rapidement éliminés de la Coupe d’Europe 1985-1986, le club vit ses joueurs partir un par un, jusqu’à une nouvelle relégation en 1990.

Au fond, le Scudetto 1985 du Hellas, s’il est vraisemblablement appelé à rester unique, servit néanmoins de bouffée d’air frais dans un calcio malade de scandales à l’époque. Il restera à jamais le souvenir de ce que le football peut offrir de plus beau et de romantique – et quelle autre ville que Vérone pour cela – lorsqu’il est pratiqué librement.

 

Yacine Ouali



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