Une histoire du libéro à l’italienne

Par Yacine Ouali publié le 25 Nov 2018

À côté de la légion infinie de penseurs du football que nous sommes tous, il y a les innovateurs, les pionniers. Il y a ceux qui n’ont pas seulement inventé un geste ou donné un nom à un mouvement, mais qui ont apporté des principes dans lesquels s’engouffrent par la suite millions d’entraîneurs. Plus que de la simple réflexion, ce sont des philosophies que nous aimons tous, et celle du libéro, un pan du jeu à elle seule, en fait partie.

Genèse et inspiration italienne de la notion de libéro

Conceptualisée par Gianni Brera, la notion de libéro trouve sa genèse au début des années 1930 dans l’esprit de l’entraîneur de la Suisse, Karl Rappan. Aussi défensive qu’offensive, cette nouvelle manière d’aborder le jeu a rapidement rencontré un important succès, avec des victoires de prestige contre l’Angleterre et l’Allemagne.

Au tournant des années 1960, c’est en Italie que le libéro retrouve une seconde jeunesse sous la supervision d’Helenio Herrera et de sa Grande Inter. Avec une touche toute italienne qui fera de l’idée de libero découler la tactique, plus générale, du catenaccio, Herrera reprend avec succès les préceptes de Rappan avec son plus fidèle lieutenant, Armando Picchi (les deux ci-dessous). Plus défensif que la vision première de Rappan, le libéro de l’Inter joue un immense rôle dans la razzia de titres du club entre 1962 et 1966, avec notamment trois Scudetti et deux Coupes d’Europe.

 

Plusieurs joueurs viendront par la suite s’intégrer dans le chemin tracé par Herrera et Picchi. De Burgnich à Facchetti, de Scirea à Baresi, les plus grands défenseurs italiens de l’époque avaient tous une certaine idée du libéro. Cette philosophie de jeu, grande pourvoyeuse de titres avec notamment le Mondial 1982, continue aujourd’hui d’irriguer la pensée tactique transalpine. Plusieurs joueurs, et mêmes plusieurs postes, ont repris à leur sauce les préceptes du libéro pour magnifier le jeu. Pirlo, dans sa progression de milieu offensif à regista, a intégré dans son jeu une vision d’un libéro distributeur et technique, tel que pouvait l’être Scirea. Il en va de même pour Bonucci, qui avec sa précision de relance est une incroyable rareté pour le calcio.

Picchi et Scirea : destins croisés et tragédies des deux meilleurs libéros italiens

Incarnation même de la vision et de la philosophie d’un entraîneur sur le terrain, le libéro n’a jamais été mieux personnifié en Italie que sous les traits d’Armando Picchi et Gaetano Scirea.

Arrivé à l’Inter en même temps que Facchetti, Picchi fait partie de cette race d’hommes qui, avant même leur majorité, paraissent déjà avoir vécu mille vies. À jamais le premier grand libéro du calcio, Picchi joue ses deux premières saisons en tant que défenseur central droit avant d’être reculé par Herrera, autant pour laisser plus de liberté à Facchetti devant lui que pour couvrir une défense de marquage individuel.

Les années 60 furent aussi celle de la maturation de l’autre libéro de légende en Italie, Scirea. Alors que le défenseur de l’Inter finissait tranquillement sa carrière, Scirea se lance d’abord au milieu de terrain de l’Atalanta, expérience qui se révélera fondatrice pour son évolution dans un rôle plus défensif à la Juventus. Après deux années à Turin où il gagne un Scudetto, Scirea réalise avec Trappattoni (les deux ci-dessous) en 1976 une rencontre décisive pour la suite de sa carrière.

 

 

 

 

 

 

 

Comme Scirea, Picchi n’était pas l’imposante et rugueuse figure que certains associent aujourd’hui au catennaccio. Peu versé dans le football purement physique, Picchi se distingue à partir de 1962 par sa lecture de jeu hors du commun. En gagnant le premier Scudetto de l’Inter en 9 ans avec seulement 20 buts condédés en 34 matches, il réussit même à provoquer les si rares louanges de Gianni Brera. « Picchi est plus qu’un défenseur, c’est un directeur. Sa vision du jeu et ses passes sont d’une précision rarement vue à ce niveau« , écrira Brera à l’heure de juger la saison 62-63 de l’Inter. Suivront ensuite les deux fameuses campagnes européennes où, surtout grâce au positionnement de Picchi, l’Inter gagnera en ne concédant à chaque fois que 5 buts en 9 matches.

Au fond, la seule différence notable entre Picchi et Scirea, dans leur succès respectifs, est la surprenante absence du premier dans la plupart des campagnes de la Nazionale dans les années 1960, comme par exemple son inexplicable non-sélection pour le Mondial 1966.

Un peu plus au nord-ouest, dans le Piémont, Scirea poursuit à partir de 1976 le développement de la notion de libéro à l’italienne. Plus offensif que Picchi, Scirea fut pour Trappattoni une incarnation sur le terrain. Avec Cabrini, Gentile et Zoff, Scirea réussira ce que seulement 4 autres joueurs auront réalisé dans l’histoire : gagner toutes les compétitions de l’UEFA et de la FIFA.

Son plus grand moment viendra évidemment en cette journée du 11 juillet 1982, où il réalisera ce dont Picchi aura seulement rêvé : gagner le Mondial. Si, à la fin, la plupart ne retiennent de la finale que la célébration de Tardelli, il ne faut pas oublier le rôle que Scirea a joué dans la construction du but, pour ce qui restera peut-être la plus éclatante démonstration de son intelligence au poste de libéro.

Ayant intercepté la balle devant sa surface, Scirea (à partir de 1.12) remonte le ballon jusqu’au milieu de terrain avant de la passer, mais sans pour autant revenir à son poste. Il continue jusque la surface adverse où, après un une-deux, la balle lui revient et repart immédiatement de ses pieds vers Tardelli. Le reste, comme dirait l’autre, is history.

Légendaires de leur vivant, Picchi et Scirea le furent aussi dans leur décès, le premier suite à un cancer, le second par un accident de voiture. Morts à 36 ans, les deux grands libéros se sont directement inscrits dans la mémoire collective.

L’histoire glorieuse de la Nazionale est ainsi faite qu’elle s’est construite avant tout sur une obsession presque maladive de l’art de défendre. L’Italie a, plus que tout autre nation, magnifié le jeu défensif et prouvé qu’une philosophie prudente pouvait être gagnante. Picchi et Scirea, chacun dans leur style mais tous les deux intimement liés par leur poste et leur mort au même âge, sont peut-être ceux qui auront le plus fièrement représenté ce calcio à travers le monde.

À eux deux, ils forment le firmament de ce qui, au fond, est une histoire dans l’histoire du calcio : celle du libéro à l’italienne.

Yacine Ouali



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