Interview de Riccardo Cucchi : « La radio offre un rapport intime à l’auditeur »

Par Sébastien Madau publié le 16 Jan 2020

A l’occasion des 60 ans du programme culte de la radio italienne « Tutto il calcio minuto per minuto« , Calciomio s’est entretenu avec le journaliste Riccardo Cucchi qui en a été une des voix pendant environ 35 ans. L’occasion d’évoquer son expérience au micro, la place du football dans la société italienne et du métier de journaliste sportif.

– Comment expliquer l’attachement du public pour le programme « Tutto il calcio minuto per minuto » qui a fêté ce 10 janvier 2020 ses 60 ans?
Ce programme a accompagné des générations entières. Il fait partie des habitudes des Italiens. Souvent, lorsque je rencontre des gens, ils me racontent des anecdotes de leur vie personnelle liées à tel ou tel match. Nous avons été des voix familières et amies. Aujourd’hui encore. Evidemment, il ne s’agit plus de 25 millions d’auditeurs, comme ce fut le cas avant le développement de la télévision à péage. Mais il y en a encore beaucoup ; par exemple tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas payer pour voir du foot.

– Comment ce programme a-t-il pu résister toutes ces années à la multitudes de concurrences : TV, Pay TV, internet, streaming, etc?
La radio est un média, certes, ancien mais flexible qui, avant les autres, a compris les mutations en cours. Elle a surtout su exploiter les nouvelles technologies. De l’autoradio au téléphone portable, du PC au satellite, la radio a tout de suite exploité sa vocation de média capable d’accueillir les interactions. Dans les années 1960, le public participait aux transmissions en téléphonant, aujourd’hui également via les réseaux sociaux. En fait, la radio n’a rien perdu de son charme. Egalement parce que la parole, à la radio et dans le football en particulier, est capable de se transformer en image. Et souvent les images que nous créons avec notre fantaisie sont plus efficaces et poétiques que les images véritables.

– Qu’offre « Tutto il calcio… » que n’offrent pas les autres médias et programmes TV? Quelle est son originalité?
L’absence d’images. Cela vous semble paradoxal? Ce qu’on pourrait considérer comme le véritable défaut de la radio, en ces temps de développement de la télévision, est en fait sa principale force. Parce que la parole redevient le protagoniste, non plus comme une didascalie mais comme substance du récit. Ou plutôt le récit lui-même. A la télévision, la parole s’incline devant l’image tandis qu’à la radio elle est le facteur créatif des images. Des images que, grâce à la personne au micro, la parole est en capacité de recréer dans l’esprit de celui qui écoute. C’est le même processus qui se développe lors de la lecture d’un roman. On tourne une page et on entre dans le monde décrit par l’auteur. Et, comme par enchantement, on devient tous scénographes, costumiers, metteurs en scène, en imaginant les lieux, les personnages, les costumes, jusqu’aux odeurs. C’est pour cela que le rapport à l’auteur, ou à une voix radiophonique, devient aussi intime, personnel, unique.

– Parmi les caractéristiques de « Tutto il calcio… », il y a celle d’annoncer les buts en temps réel. Après l’arrivée de la VAR, certains joueurs ont regretté le fait qu’il n’était plus possible de fêter les buts comme avant, avec le même enthousiasme, devant la menace permanente de les voir annulés. La VAR a-t-elle également modifié le métier de journaliste sportif?
Heureusement, j’ai arrêté de commenter les matchs à la radio avant l’apparition de la VAR. Le côté épique du but a subi un grand bouleversement avec la technologie. Le hurlement du commentateur -et celui du tifoso- s’étouffe dans la gorge. Et il peut se transformer en déception. Ou en un second moment de joie qui ne sera jamais, toutefois, aussi explosif que le premier. La VAR est une nécessité induite par le football télévisé. En fait, l’arbitre était le seul à ne pas avoir de ralenti à disposition. Mais sur le plan des émotions, la VAR a enlevé quelque chose à tout le monde. Y compris à la radio.

– Quel est votre plus beau souvenir de commentateur?
Heureusement il y en a beaucoup. Des dizaines de Scudetti racontés aux finales de Champions League ; des huit Olympiades vécues au titre mondial de l’Italie en 2006. Fondamentalement, j’ai réussi à transformer une passion en travail et, surtout, à partager des émotions -les miennes- avec des milliers d’auditeurs. Je suis conscient d’avoir été chanceux.

– Peut-on être à la fois commentateur sportif et supporter? Comment avez-vous vécu vos deux passions : le journalisme et la Lazio?
Non, c’est impossible. On ne peut pas être tifosi et journalistes, c’est-à-dire qu’on ne peut pas avoir d’un côté un parti pris et de l’autre vouloir être impartial. On ne peut pas être en retrait, comme l’impose le métier de journaliste, et en même temps être impliqué. Mais je pense qu’on ne peut pas aimer le football sans d’abord avoir été supporter. J’ai toujours été un supporter de la Lazio. Mais quand j’ai commencé à exercer mon métier, j’ai ciblé la priorité : être les yeux de celui qui écoute et participer aux émotions de tous. De la même manière. J’ai vécu les Scudetti de la Juventus, du Milan AC, de l’Inter et de l’AS Roma comme s’ils étaient « mes » Scudetti. J’ai aussi raconté celui de la Lazio, en 2000. Mais j’ai laissé couler mes larmes qu’une fois le micro éteint. Pendant 40 ans, je me suis entendu questionner : « Quelle équipe supportez-vous? » Et j’ai toujours répondu : « S’il y en a une, vous le saurez quand j’aurai terminé de travailler« . Cela s’est passé de la sorte et cela a été beau de découvrir que personne ne s’attendait à ce que je sois Laziale.

– Quel souvenir gardez-vous de votre dernier match commenté et de l’hommage des tifosi de l’Inter?
Un souvenir intense, un jour où je devais retenir mes émotions personnelles. Mais cette banderole inattendue du virage Nord interiste m’a mis à rude épreuve. Une émotion intense, pendant que je commentais le match. Extraordinaire. Je me souviens d’avoir levé le bras pour saluer. Et je garde dans les oreilles les applaudissements inoubliables des tifosi. Le plus beau moment, je l’ai vécu le jour de mon dernier match commenté à la radio. Je serai toujours reconnaissant envers ce virage Nord.

– Est-ce que le commentaire sportif à la radio séduit toujours autant les étudiants en journalisme et les jeunes journalistes?
Selon moi oui. Même si la fascination, pour le fait d’être « reconnu », qu’offre la télévision est grande. A la radio, tu es une voix, pas un visage. En cette époque de l’image, de l’apparence, je comprends qu’il soit difficile pour les jeunes de choisir la radio. Y compris parce que le travail est plus difficile à la radio. Ce qui compte ce n’est pas l’aspect mais plutôt l’habilité à utiliser et connaître les mots. Les mots sont le « coeur ». Et les mots c’est nous. La radio exige de nous d’être nous-mêmes. Sans artifice.

Sébastien Madau



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