Retour sur les débuts tonitruants de Cassano à Bari

Par Yacine Ouali publié le 29 Jan 2019

Il en va de ces moments, éphémères et suspendus dans le temps, qui peuvent résumer toute une vie et laisser un souvenir impérissable à tout un peuple. Le but d’Antonio Cassano avec Bari contre l’Inter en est l’un deux. Ce 18 décembre 1999 au soir, Cassano n’est pas encore Fantantonio et n’a pas encore fait de « cassanate« , comme le disait Fabio Capello lorsqu’il l’entraînait à la Roma. Lorsque l’Inter se présente sur le terrain du San Nicola, Cassano est simplement un jeune comme tant d’autres, issu d’un milieu défavorisé et ultra-motivé pour se sortir lui et sa mère de la galère.

Une enfance difficile dans la vieille ville de Bari

Avec un père parti dans les bras d’une autre femme et une mère au foyer peu lettrée, c’est peu dire que l’éducation de Cassano fut versatile. Des absences remarquées à l’école, une fugue de trois jours pour obliger sa mère à choisir entre lui et son père… Et avec tout cela, pour ne rien arranger, un sentiment insurmontable de pauvreté. La famille Cassano, au début des années 1990, c’est 2 à 3 euros par jour pour survivre. C’est, comme beaucoup d’autres aspirants joueurs à travers le monde, le football comme échappatoire, mais aussi comme possibilité de ramener quelques lires de plus à la maison.

Le football de rue fut pour Cassano un gagne-pain et une auto-formation, celle de l’éloge de l’esquive et du dribble. Fantasista, le jeune barese l’a été plus que tout le monde, et c’est ce qui finalement lui a valu le repérage des scouts de Bari, avides de trouver le talent qui les stabiliserait enfin en Serie A.

Mais stabiliser une équipe, en devenir bandiera, Cassano ne comprend pas. Lui, ce qui l’intéresse, c’est sortir de la misère et mettre sa mère à l’abri. Alors quand l’Inter se présente au San Nicola en cette soirée du 18 décembre 1999, Fantantonio n’a envie, après une première apparition prometteuse mais sans concrétisation, que de marquer. Et rien d’autre.

Le but d’une vie

Pour cette 14ème journée de la Serie A 1999-2000, le Mister de Bari Eugenio Fascetti décide de titulariser sa jeune pépite. Il entend là tester la résilience du nouveau talent dont tout le monde parle, face à une équipe composée à l’époque entre autres de Zanetti, Blanc, Baggio, Recoba et Zamorano. Durant la plus claire partie du match, Cassano bouge, se démène, mais n’arrive pas à se débarrasser du marquage des interistes.

C’est finalement à la 88ème minute, alors que le score est à 1-1 et que le San Nicola jette ses dernières forces dans l’arène, que la vie de Fantantonio change pour toujours. Sur un long ballon de Perrota, Cassano devance les défenseurs adverses et contrôle subtilement du pied avant de s’amener la balle, crocheter une dernière fois Laurent Blanc et tromper Peruzzi.

C’est l’explosion à Bari. Tout le monde croit alors que ce jeune joueur d’à peine 17 ans, qui agite sans trop comprendre ce qui lui arrive les bras à la foule, va aider le club à tutoyer enfin les sommets. La nuit, après le match, plus de 3000 personnes campent devant la maison de Cassano pour le voir rentrer, le toucher, s’assurer que leur rêve existe.

Les journaux italiens s’en donnent alors à cœur joie. Alors que Cassano fait la fête toute la nuit et doit déjà refuser des propositions toutes plus intéressées les unes que les autres, il apparaît à la face de l’Italie comme le nouveau gendre idéal, la nouvelle belle histoire que tout le monde espère voir continuer jusqu’au sommet du football mondial. Dans l’atmosphère heureuse dans laquelle Bari est plongée les jours qui suivent, Cassano revoit son père pour la première fois en 7 ans. Il refuse toutefois de lui parler, et ne se présentera même pas à son enterrement, des années plus tard.

C’est finalement là, dans cette magique soirée et la semaine qui suivit, que toute la carrière de Cassano était déjà résumée. Un talent fou, des buts magnifiques, une insolence que l’Italie lui pardonnera cassanate après cassanate, et une part d’ombre qui ne le lâchera jamais vraiment. Fantantonio, c’est l’itinéraire d’un jeune homme en manque d’autorité qui passera le reste de sa vie à projeter ses frustrations paternelles sur entraîneurs, coéquipiers et présidents, le privant au bout du compte de la carrière que tout le monde lui promettait. Cassano, c’est une vie résumée en une seule folle nuit, celle où, le 18 décembre 1999, il a vu le meilleur et le pire de ce que pouvait offrir le football.

Yacine Ouali



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