Raffaele Jaffe : un destin à l’épreuve de la Mémoire

Par Michaël Magi publié le 24 Avr 2019

Docteur en sciences naturelles, professeur émérite de l’Institut Technique Leardi di Casale Monferrato, Raffaele Jaffe eut deux amours dans son existence : le calcio, auquel il consacra une grande partie de son existence ; son épouse, pour laquelle il abandonna la foi de ses ancêtres. Si son premier amour fit de lui le fondateur du FBC Casale – et lui permit de le porter au sommet d’un calcio naissant – le second ne le sauva pas d’un funeste destin.

L’amour du calcio par contagion

La petite histoire raconte que c’est en rentrant d’une banale promenade que Raffaele Jaffe tomba amoureux du calcio. Dans la douceur d’une après-midi d’octobre 1909, croisant une poignée d’étudiants de l’Istituto Leardi. Jeunes hommes débraillés, gouailleurs, enthousiastes surtout, à l’idée d’aller voir ce jour là un match de football à Caresana. « Vieni con noi, Professore », lui disent-il en ricanant. Jaffe se laisse convaincre, assiste au match et s’en retourne le soir chez lui, hébété, prisonnier d’une de ces idées que l’on ne parvient pas à s’ôter de la tête. Quelques jours plus tard, ayant muri son idée, il réunit une poignée d’étudiants parmi les plus passionnés, et les convainc de refonder un club à Casale – sur les cendres du Robur, dissous quelques années plus tôt. Un club qui sera à même de concurrencer l’ogre voisin, le Pro Vercelli, qui gagne trop. Les origines de la rivalité entre les deux cités remontent certes au Moyen-Âge, et si plus personne n’est à même de se souvenir de ce qui la motive, le discours enflammé de Jaffe produit ses effets sur une jeunesse impressionnable.

Tout est réglé en quelques heures. Jusqu’au choix des couleurs ; à la tunique immaculée du rival, Casale opposera un vêtement noir, agrémenté d’une étoile. « Pour porter chance », comme le déclare un des jeunes hommes. De le chance, il en faudra. Du coeur, plus encore. Le FBC Casale nait ainsi  le 17 décembre 1909 et l’ascension des hommes de Jaffe est fulgurante. Et force l’admiration, même si elle remonte aux origines d’un calcio, bien sûr antérieur au professionnalisme. En deux saisons, Casale connait deux promotions successives et se dote du privilège d’affronter le Pro Vercelli. Chez les grands… Les débuts en Prima Categoria sont pourtant difficiles. Casale découvre l’élite à son rythme, progresse, tandis que les rivaux bombent le torse en remportant 3 scudetti de suite. En mai 1913, Casale écrit cependant l’histoire. Les anglais de Reading – déjà professionnalisés – sont alors en tournée italienne. Ils ne représentent certes pas ce qui se fait de mieux en Angleterre à l’époque mais l’écart entre le football anglais et le calcio italien est un fossé qui semble insurmontable. Casale renverse pourtant les Royals (2-1) et devient le premier club italien à vaincre une équipe anglaise.

Casale 2 Reading 1 : les nerostellati entrent dans l’Histoire

1914, le sacre

La saison suivante, Casale décroche enfin le graal. Les nerostellati survolent leur championnat régional (piemontese-ligure) et se qualifient pour la phase finale, en compagnie du Genoa. S’ils ne réussissent pas, lors de cette première phase, à vaincre le Pro Vercelli, ils se satisferont de voir le rival rester à quai. Le championnat national ne sera lui aussi qu’une formalité : Casale accroche le Genoa, l’Hellas, la Juve, à son tableau de chasse, et se hisse sans trembler en finale nationale. L’adversité ? Une Lazio en mousse qui dérouillera : 7-1 à Casale, 2-0 à Rome. Jaffe et ses hommes n’auront eu besoin que de cinq saisons pour réaliser un rêve qui semblait marquer du sceau de la déraison.

Casale, campione d’Italia

Casale ne rééditera pas l’exploit. Jaffe quittera le club en 1919, deux ans avant le projet Pozzo, que la Direction Nerostellata refusera, sept avant la promulgation de la Charte de Viareggio qui constituera l’acte du fondateur de la professionnalisation du football italien ; première pierre menant à l’instauration d’une division nationale unique, en 1928. Une réforme profondément transformatrice, à laquelle n’aura pas participé Jaffe. Ce football des ogres qui nait alors, et qui finira par avoir raison de Casale, n’était déjà plus la calcio qu’aimait Jaffe. A travers celui-ci, c’était aussi tout un pays qui se transformait en s’enfonçant dans les ténèbres fascistes.

Devoir de Mémoire

Car cette réforme du calcio, c’est au pouvoir fasciste qu’on la doit. Et c’est aussi tout le pays qui bascule brutalement ; et bientôt la guerre qui pointe à nouveau le bout de son nez putréfié, après la boucherie de 14-18 qui avait pourtant fait jurer à l’Europe que l’on ne verrait « plus jamais ça ». En 38, le destin de Jaffe lui-même bascule, sous l’effet des lois raciales. Contraint de démissionner du poste de professeur qu’il occupait depuis plus de trente ans, il disparait purement et simplement. Homme multiple, passionné, scientifique autant que doux rêveur, Jaffe est ainsi ramené à une seule et unique condition, effaçant d’un simple décret toutes les autres : celle de juif.

Qu’importe que Jaffe se soit converti en 27, dans la foulée de son mariage avec Luigia Ceruti, enseignante elle aussi (et catholique). Conversion d’amour, qu’il conjugua presque toute sa vie avec un profond respect envers la foi « de parents inoubliables », tel qu’il le disait lui-même. Qu’importe son baptême catholique, reçu en 1937, et qui aurait dû lui éviter la déportation, en vertu de ces mêmes lois raciales qui ont fait de lui un proscrit. Le tout est piétiné, par la même haine absurde. Arrêté en février 44, interné 5 mois au camp de Fossoli – camp de prisonniers de guerre, que les allemands transformèrent en camp de regroupement et de transit – Jaffe est déporté à Auschwitz, où il meurt dans une chambre à gaz. Le 5 août 1944, le jour même de son arrivée. A l’instar de Giorgio Ascarelli (fondateur visionnaire du Napoli), mort en 1930, et dont le nom fut effacé du stade Vesuvio qu’il avait fait sortir de terre, ou de Renato Sacerdoti, fondateur de l’AS Roma, incarcéré 5 ans, et qui ne dut son salut qu’à la bienveillance d’un couvent, au sein duquel il se cacha, déguisé en moine, jusqu’à la chute du régime fasciste, Raffaele Jaffe est l’un de ces hommes qui semèrent les germes du calcio et que leur statut d’homme juif priva d’humanité. Se souvenir de leur nom (et de leurs rêves) est une nécessité.

Michaël Magi



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