Quand l’équipe du Grande Torino disputait, sans le savoir, le dernier match de son histoire en Serie A

Par Boris Abbate publié le 30 Avr 2019

Le 30 Avril 1949, 3 jours avant le match face au Benfica et 4 jours avant la catastrophe de Superga, l’équipe du Grande Torino dispute son dernier match italien avant de prendre la route pour Lisbonne. Au Meazza, face à l’Inter, le match est d’ailleurs crucial pour l’attribution du Scudetto : il reste en effet 5 journées avant la fin du championnat, et les Granata ont 4 points d’avance sur les Nerazzurri. Pour cette raison, le président turinois Ferruccio Novo consent de se rendre au Portugal uniquement en cas de « non-défaite ». Le Grande Torino, sans son capitaine Mazzola et avec quelques absents, résistera vaillamment (0-0) et hypothèquera ainsi son cinquième Scudetto consécutif. Ignorant simultanément qu’il venait tout juste de poser la première pierre de son tragique destin.

Une série de circonstances

Et si tout était déjà écrit ? Et si le tragique destin de l’équipe du Grande Torino était déjà programmé ? Bien des jours et des mois avant la catastrophe de Superga ? Et si la disparition de la plus grande équipe italienne de l’époque fut finalement, inévitable ? Des questions, qui font froid dans le dos, et qui laissent penser que, parfois, notre destin est peut être déjà tout tracé. Dans le cas du Grande Torino, tout commence avec ce match amical entre le Portugal et la Nazionale, le 27 Février 1949. Un match où Valentino Mazzola, capitaine granata et de la Squadra, fait connaissance avec le capitaine du Portugal et du Benfica, Francisco Ferreira. De cette rencontre, naitra une grande estime entre les deux capitaines. Une estime, qui aboutira finalement sur la nécessité d’organiser un match de gala entre le Benfica et le Torino, pour fêter le jubilé de la star portugaise. « Je veux organiser quelque chose de spéciale. Je veux affronter la meilleure équipe du monde » dira même le Portugais à l’Italien. Et c’est ici que le destin va commencer à mettre son grain de sel dans la tragique épopée du Grande Torino. Car ce match, il doit initialement se jouer en Italie, à Bologne. Mais il sera tout bonnement impossible pour les Turinois de trouver une date adéquate.

Le calendrier est en effet trop chargé pour les Granata, et il n’est absolument pas envisagé de faire l’impasse sur un match de Serie A. Il y a bien cette date, à la fin Mars, idéale pour les 2 équipes. Mais la Nazionale doit finalement jouer un amical face à l’Espagne, et l’idée est vite abandonnée. Devant cet embarras, le match se jouera donc en fin de saison, le 4 Mai. Non plus en Italie, mais au Portugal, dans le somptueux Estadio Nacional. Un déplacement qui est avant tout une question de prestige pour le Grande Torino, dont l’enthousiasme a d’ailleurs frappé tous les joueurs. Seul problème pour ces derniers, le président Ferrucio Novo, qui n’est pas très ravi de ce déplacement. Celui-ci est en effet plus préoccupé pour la course au Scudetto, et n’autorisera le match qu’après l’obtention du trophée. Le temps passe ainsi, le Torino gagne presque tous ses matchs jusqu’en Avril, et vient donc ce match face à l’Inter. Il reste 5 journées de championnat, le Toro, leader, possède 4 points d’avance sur l’Inter et jouera ses 3 prochains matchs à domicile. Tout autre résultat qu’une défaite serait alors synonyme de Scudetto pour le Torino. De ce fait, Ferrucio Novo adhère pour la première fois au déplacement au Portugal. Mais à une seule condition : ne pas perdre face à l’Inter.

Mazzola et Ferreira, avant l’amical à Lisbonne

Comme si le Torino ne pouvait pas perdre ce match

L’attente pour ce match est d’ailleurs très tendue. A la veille du match, Egri-Erbstein, entraineur du Toro, n’est pas du tout rassuré : « Nous avons évidemment une meilleure défense. Mais l’Inter sera déchainé. Avec une victoire le Scudetto serait relancé ». Mais cette « crispation » fait surtout suite aux blessures de certains de ces cadres, car le Torino est décimé par les blessures. Maroso et Grezar sont absents, et Mazzola est lui incertain jusqu’au coup d’envoi. Ce dernier fortement grippé, jettera finalement l’éponge pendant l’échauffement, ce qui provoquera d’ailleurs le délire de la foule milanaise, bien contente de ne plus avoir le meilleur joueur du monde contre elle. Le stade n’est pour l’anecdote pas à guichets fermés comme il était prévu. On est Samedi, et dans la dure vie industrielle milanaise d’après guerre, ce jour là est encore synonyme de travail pour certains. Sous un ciel gris et humide, le coup d’envoi est alors donné, et les pronostics se confirment rapidement. Affaibli, le Toro ne se projette pas vers l’avant et cherche avant tout à bien défendre. Chose qu’il n’arrive cependant pas à exécuter, car l’Inter est littéralement en feu. A la 5 ème minute, Amadei croit même marquer, mais le portier du Torino réalise un premier miracle. 6 minutes plus tard, rebelote, Lorenzi croit lui aussi ouvrir le score pour l’Inter, mais Bacigalupo sort une nouvelle parade de folie. Et les situations du genre vont s’enchainer pour l’Inter. Pendant toute la première mi-temps, le Torino est même méconnaissable, et se retrouve assiégé par les Nerazzurri. Et quand les Intéristes croient enfin marquer ce sacré but, la poisse fait son entrée, puisque à l’heure de jeu Nyers ouvre enfin le score. Mais le but sera refusé quelques secondes plus tard. Pour une légère position de hors jeu…

Dans la foulée, le défenseur granata Martelli découpe Lorenzi mais échappe à un carton rouge qui était pourtant inévitable. Mais alors que se passe-t-il ? Ce Grande Torino là est-il sous une protection divine ? Les dieux se sont-ils alignés pour que le Toro ne perde pas ce match ? Des questions qui prennent tout leurs sens en deuxième période, quand le scénario du match ne change pas, que le gardien turinois Bacigalupo réalise encore un arrêt incompréhensible , et que le ballon de Campatelli est sauvé sur sa ligne par Castigliano… Oui, car ce jour là, tout était déjà écrit. Le Torino ne devait pas perdre. Il ne pouvait pas perdre. L’Inter, lui, aurait pu jouer pendant 2, 3, 4 jours, il n’aurait tout simplement pas trouvé le chemin des filets. Le match se terminera donc sur un 0-0, avec des Turinois en fête sur la pelouse de l’Inter, bien conscients d’être à seulement une poignée d’un autre Scudetto historique. Le lendemain, le 1 er Mai, le président Ferrucio Novo honorera donc sa promesse. Et les joueurs du Grande Torino partirent de Milan direction Lisbonne… Ils ne remettront plus jamais les pieds sur une pelouse italienne.

 

Boris Abbate

Rédacteur



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