Quand le club de Rijeka s’appelait la Fiumana et jouait en Serie A

Par Sébastien Madau publié le 24 Nov 2020

Ce jeudi, le Napoli reçoit le HNK Rijeka en Europa League. Cette double confrontation est une première entre Italiens et Croates. Enfin, presque… En effet, il existe un précédent que les soubresauts de l’Histoire ont relégué dans l’oubli. Un précédent du temps où Rijeka appartenait à l’Italie et s’appelait Fiume. C’est en 1924 que Fiume intègre officiellement le Royaume d’Italie. En 1919, l’écrivain Gabriele d’Annunzio avait pris la ville pour en faire un Etat indépendant, devant les atermoiements du Roi Vittorio Emanuele III, afin de soustraire ces terres du Nord Est italien à l’ennemi croate, après la fin de la Première guerre mondiale. D’ailleurs c’est lors d’une rencontre amicale entre l’Italie et une sélection de Volontaires de D’annunzio que la Squadra Azzurra arborera pour la première fois le Scudetto tricolore sur son maillot.

Fiume / Rijeka : une terre otage de la guerre

La commune avait un club de football -l’Unione Sportiva Fiumana- et a joué la saison 1928-1929 en Serie A au cours de laquelle le Napoli et la Fiumana se sont donc affrontés. La Fiumana a été fondée le 2 septembre 1926, suite à la fusion du Club Sportivo Olympia Fiume et du Club Sportivo Gloria Fiume. Alors, le pouvoir fasciste et la Fédération de football littéralement sous tutelle encouragent vivement ces fusions pour tempérer l’effet derby et identifier chaque ville à un club. C’est tout aussi arbitrairement que l’US Fiumana est intégrée par décret à la Divisione Nazionale, l’ancêtre de la Serie A. En effet, pas question que ces terres, haut-lieu du nationalisme italien, soient privées de football de haut niveau. La Fiumana évolue au bord de l’Adriatique, dans le Stadio del Littorio. Le rouge, le bleu et le jaune sont ses couleurs officielles.
Pour la première et unique saison dans l’élite, la Fiumana termine 14e. Elle poursuivra son parcours entre Serie B et C. Durant ces années, elle lancera bon nombre de grands joueurs, dont Mario e Giovanni Varglien (5 Scudetti avec la Juventus des années 1930), Rodolfo Volk, futur buteur de l’AS Roma ou Ezio Loik (5 Scudetti avec le Torino) qui périra dans la tragédie de Superga.

L’histoire de la Fiumana se conclue en plusieurs temps. Le dernier match officiel se joue le 14 mars 1943. Plusieurs joueurs partent sous les drapeaux ou dans la Résistance. Certains finiront en camps de concentration nazis : Edoardo Mandich, Alceo Lipizer, Bruno Quaresima, Nevio Scalamera, Claudio et Ottorino Paulinich ou Icilio Zuliani. Ce dernier ne reviendra pas de Buchenwald.

Après-guerre, le rêve de reconstituer la Fiumana

En 1945, la Fiumana est dissoute. Le territoire appartient désormais à la Yougoslavie de Tito. Plus de 350 000 Italiens fuient l’Istrie, la Dalmatie et Fiume. Le NK Kvarner / Quarnero intègre le championnat de Yougoslavie en 1946 avant de prendre le nom de HNK Rijeka en 1954.

Aujourd’hui, toutes les traces de football de la période italienne sont-elles effacées ? Non. Tout d’abord, le HK Rijeka joue dans la même enceinte qu’à l’époque, rebaptisé Stade Kantrida. De plus, il n’est pas rare d’entendre les ultras de Rijeka lancer des « Forza Fiume » pour supporter leur équipe. En outre, on a failli assister à une reconstitution de l’US Fiumana en Serie C italienne dans les années 2000. Signe que 70 ans après, la cicatrice n’est pas refermée pour les 800 000 Italiens natifs ou descendants de cette région. Le rêve fou de ressusciter l’US Fiumana a surgi de l’esprit (et du cœur) de Sergio Vatta. Figure historique du centre de formation du Torino, ce dirigeant granata, né en Dalmatie, est lui-même un réfugié. « Nous serons les héritiers de la glorieuse Unione Sportiva Fiumana » promettait-il au moment de déposer le dossier. « Elle deviendra l’équipe de tous les exilés (…) Autrefois, les habitants de Fiume, d’Istrie et de Dalmatie étaient divisés à cause d’un esprit de clocher, mais, avec le statut de réfugiés, nous avons trouvé une douloureuse cohésion. La Fiumana sera notre sélection nationale. Et le geste de la Fédération sera un dédommagement moral, tardif mais important ». Malheureusement, le geste de la FGCI ne viendra jamais. Et la Fiumana demeura dans les livres d’histoire du football italien.

Sébastien Madau



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