Mais où est passé le Sarrismo ?

Par Yacine Ouali publié le 28 Nov 2019

Cette saison, la Juventus gagne, beaucoup. 15 victoires et trois nuls en 18 matches, en ayant la meilleure défense en championnat comme en Champions League. Mais en réalité, au vu des résultats, une meilleure description de la saison de la Juve serait plutôt de dire qu’elle ne perd pas. Sur ses 15 victoires, la Vieille dame s’est en effet imposée 12 fois par un but d’écart, sans jamais dominer réellement ses matches.

Si l’entraîneur de cette équipe était encore Allegri, tout irait bien dans le meilleur des mondes. Mais, pour un coach comme Maurizio Sarri, ces statistiques interpellent. Apôtre du beau jeu, habitué des victoires fleuves à son époque napolitaine, l’entraîneur semble cette saison mettre de l’eau dans son vin et changer quelque peu sa philosophie, que l’on croyait immuable. Comme il l’a lui-même dit, Sarri ne se définit plus comme un « taliban » du jeu, mais s’adapte aux caractéristiques de son effectif. Cette nouvelle manière de faire, si elle porte pour l’instant ses fruits vu l’invincibilité de la Juve, pose tout de même question. Alors, mais où est donc passé le Sarrismo ?

Une relative continuité statistique

Pour cette analyse, le choix a été fait de comparer la saison actuelle de Maurizio Sarri avec sa première et dernière saison au Napoli (2015-2016 et 2017-2018) et avec sa saison à Chelsea (2018-2019).

Cette saison en Serie A, la Juventus a marqué 23 buts et encaissé 10 buts en 13 matches, pour 11 victoires et deux nuls. Lors des trois autres saisons de Sarri analysées, les résultats au bout de 13 journées étaient les suivants :

22 buts marqués et 8 buts pris en 2015-2016 (8V, 4N, 1D).
35 buts marqués et 9 buts pris en 2017-2018 (11V, 2N).
28 buts marqués et 11 buts pris en 2018-2019 (8V, 4N, 1D).

Au bout de 13 journées donc, les résultats de Sarri à la Juventus sont dans la lignée de ses précédentes saisons. En réalité, c’est dans le jeu qu’il faut trouver la différence. Dans les trois saisons analysées ci-dessus, les équipes de Sarri s’étaient imposées 10 fois par 1 but d’écart au cumulé (en 39 matches donc). Cette saison, la Juventus a déjà réalisé 9 de ses 11 victoires en championnat par un but d’écart, avec des exceptions contre la SPAL (2-0) et l’Atalanta (1-3).

La Juventus de Sarri a de plus une autre particularité par rapport à son Napoli ou à son Chelsea : les victoires après avoir été mené. Lors des 13 premières journées des trois saisons analysées avant l’actuelle (15-16, 17-18 et 18-19), les équipes de Sarri s’étaient imposées seulement 3 fois après avoir été menées sur les 27 victoires cumulées. Cette saison, la Juventus a déjà gagné 4 fois sur 11 matches de Serie A dans cette configuration, contre l’Hellas, Brescia, l’Inter et l’Atalanta.

Ces statistiques montrent donc deux choses. Si, d’une part, Sarri effectue un début de saison dans la continuité des précédentes, surtout en termes de résultats et de buts encaissés, la manière diffère grandement avec ce à quoi il avait habitué. Cette saison, le natif de Naples a, que ce soit voulu ou imposé par les circonstances, plus dû s’adapter à son effectif que l’inverse.

La victoire n’est pas importante, c’est la seule chose qui compte

À Turin, ce n’est pas la Juventus qui s’adapte aux philosophies des entraîneurs qui passent, ce sont les entraîneurs qui s’adaptent à la Juventus.

Lors de son mandat, Massimiliano Allegri l’avait compris mieux que personne, lui qui arrivait déjà avec des idées plus proches du style bianconero que son successeur.

Vidéo : Après la victoire inespérée de la Juve face à l’Inter 3-2 en 2017-2018, Allegri décrivait parfaitement l’identité de jeu turinoise.

En effet, pour la première fois depuis des lustres, la Juventus a fait de son choix d’entraîneur une révolution plutôt qu’une évolution. Pour s’adapter à un monde en changement, où l’intensité est reine, la direction a jeté son dévolu sur la dernière personne à laquelle tout le monde aurait pensé. Arrivé, comme il le dit lui-même, précédé d’une réputation de « taliban » de la possession en 4-3-3, Maurizio Sarri a rapidement saisi les différences avec ses équipes entraînées dans le passé.

Tactiquement donc, Sarri a choisi cette saison de privilégier les joueurs au système. Exit le 4-3-3, inadapté à l’effectif, en faveur d’un plus modulable 4-3-1-2. Avec moins d’ailiers de métier et plus de joueurs capables d’évoluer en trequartista (Dybala, Bernardeschi, Ramsey, Bentancur et même Costa), Sarri s’est retrouvé obligé d’avoir un nouveau système, dans lequel Higuain et Ronaldo, deux joueurs d’axe, trouveraient aussi leur bonheur. C’est ainsi qu’après 4 matches de championnat joués en 4-3-3, la Juventus est passée en 4-3-1-2 à partir du déplacement à Brescia. L’apport principal de ce changement de système, première vraie démonstration de la capacité d’adaptation de Sarri, qui n’avait jamais ou très peu utilisé de numéro 10 auparavant, a été l’amélioration de Dybala, insaisissable et régulièrement buteur depuis. Plus proche du but tout en ayant la maîtrise du jeu, l’argentin joue libéré.

Vidéo : analyse tactique du match du milieu turinois contre l’Inter cette saison (2-1 pour la Juve), et la nouvelle organisation en losange de Maurizio Sarri.

Si, dans l’article précédent sur le surmenage, il est montré que Sarri continue de favoriser la possession, l’utilisation qu’il prône du ballon diffère. Sa Juventus est plus calme, moins folle. Elle provoque moins d’occasions, tire moins. Les longs ballons ne sont pas interdits, et de longues phases défensives peuvent parfois avoir lieu, comme contre l’Inter à l’extérieur ou le Milan à domicile.

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme

La réponse à la question du Sarrismo est donc là. Les 18 matches d’une Juventus invaincue montrent pour l’instant que, au premier abord foncièrement divergents, Sarri et l’institution turinoise se marient parfaitement. L’une a choisi de faire sa révolution, tandis que l’autre a compris qu’il ne devait pas l’apporter.

À Turin, le Sarrismo est devenu une histoire de petites touches, d’ajustements à des joueurs plus importants que les systèmes. Cette saison, Sarri n’impose pas, il distille. S’il continue de faire confiance à des effectifs réduits, il n’empêche que ses compositions changent régulièrement. S’il prône inlassablement la possession, elle ne sert plus seulement à priver l’adversaire de ballon, preuve en est des résultats étriqués.

Au fond, c’est là que se trouve désormais le Sarrismo, dont le créateur a compris l’élément fondamental de l’institution Juventus qui, pour paraphraser Anaxagore et Lavoisier, ne perd rien, ne crée jamais véritablement, mais transforme tout, dans le seul et unique but de vaincre.

Yacine Ouali



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