Luis Monti, survivant de deux coupes du monde

Par Michaël Magi publié le 15 Mai 2020

Toute la mémoire disponible de l’un des serveurs fantasmagoriques de la série Westworld ne suffirait pas à recenser les différences entre le football des années 30 et celui qui fait aujourd’hui la joie des investisseurs. Citons-en tout de même deux : le permis de démonter le tibia de l’adversaire pour l’emmener chez soi et le cuisiner en osso bucco ; la possibilité de changer de sélection en cours de carrière. Ces deux divergences ont permis à  Luis Monti de s’offrir une place unique dans l’Histoire du football. Là où personne ne viendra jamais l’en déloger…

El doble ancho

Luis Monti nait le 15 mai 1901 à Buenos Aires, de deux parents immigrés de Romagne à la fin du XIXe siècle. Mais surtout au sein d’une famille de footballeurs, à l’ombre d’un oncle qui joua plusieurs années à San Lorenzo ou d’un frère, Enrique, qui éreinta les pelouses sous les couleurs de Huracan. Cédant à la passion familiale, Luis se révèlera plus qu’aucun autre joueur de la famille. Sous les couleurs de San Lorenzo surtout, remportant avec le club du barrio d’Almagro 3 championnats d’Argentine. Le tout, à une époque où le football se transforme à vitesse grand V, avec l’explosion du WM conçu par Herbert Chapman, coach d’Arsenal.

Avant d’être « l’homme qui marche » (l’uomo che cammina), en raison de sa lenteur, Monti sera ainsi pour les argentins le meilleur des combleurs d’espaces. « El doble ancho », comme on le surnomme alors, fait alors très vite le bonheur de l’Albiceleste, avec laquelle il remporte le campenoato sudamericano. En 1930, il est naturellement de ceux qui s’apprêtent à jouer en Uruguay l’une des plus délétères finales de coupe du monde de l’Histoire.

Chronique d’une défaite annoncée

Cette compétition mondiale – la première de toutes – se déroule en Uruguay. Et déjà, comme ce sera le cas pour la plupart des éditions suivantes, il n’est pas question pour le pays hôte de ne pas triompher sur ses terres. Encore plus face à l’ennemi argentin. Monti fait alors partie des cibles désignés. Car le Centromediano n’est pas seulement un infatigable ratisseur. Il détruit aussi ses adversaires. Au premier tour, le français Laurent le découvre à ses dépens. S’il restera courageusement sur le terrain, il passera son match à boiter. Le chilien Arturo Torres sera une autre victime d’un Monti qu’aucune Loi n’arrête, avant qu’une bagarre générale n’éclate.

Conséquence : avant la finale, la sélection argentine subit une pression inimaginable, avant même de découvrir l’atmosphère volcanique du Centenario et de ses presque 100.000 spectateurs dégueulant de haine. Monti n’est que l’ombre de lui-même. L’Uruguay s’impose 4-2. Lui, révèle : « J’ai joué la peur au ventre… Ils ont menacé d’exterminer ma famille. Ma mère et ma soeur… »

La victoire ou la mort

Le retour au pays est un second traumatisme pour Monti qui devient le bouc émissaire du peuple argentin. Sa carrière se serait sans doute arrêtée là si Edoardo Agnelli n’était venu le débaucher pour le compte de la Juventus, alors qu’il n’aspirait plus qu’à vivre loin des terrains. Et si dans la foulée, impressionné par la domination de l’oriundo dans le championnat italien, le sélectionneur azzurro Vittorio Pozzo n’avait pensé à lui pour adapter le WM de Chapman, créant ainsi l’ancêtre du regista, avec « il metodo »…

Ainsi, 4 ans après la défaite du Centenario, à la faveur de son statut d’oriundo, Monti joue sa deuxième finale de coupe du monde consécutive. Avec un autre maillot. Fait unique dans l’Histoire. Plus ironiquement encore, Monti découvre la pression d’être joueur d’un pays hôte (étouffant sous la dictature fasciste) n’ayant pas le droit de perdre. Encore une fois, il brisera les vedettes adverses : l’espagnol Zamora en quart, Sindelar en demi, fabuleux buteur de la wunderteam autrichienne. Encore une fois, il subira des menaces de mort. De Mussolini cette fois-ci – et pour ne pas perdre (l’ironie du sort, encore) – laissant deux options à la sélection italienne dans un télégramme testostéroné : « La victoire ou la mort ». Encore une fois, Monti s’en sortira indemne en donnant satisfaction : l’Italie s’appropriera le trophée mondial. Tel fut son prix pour devenir une légende.

Michaël Magi



Lire aussi