L’insaisissable méthode Allegri

Par Yacine Ouali publié le 24 Déc 2018

La plupart des grands entraîneurs au monde ont un style immédiatement reconnaissable. La possession est l’apanage de Guardiola, la défense celui de Mourinho, le sacrifice et le contre celui de Simeone, le pressing tout terrain celui de Klopp. Ces hommes sont arrivés au sommet en inculquant à leurs équipes une philosophie particulière et presque immuable.

De l’autre côté du spectre, Massimiliano Allegri n’aurait aucune problème à s’asseoir à la table des grands. Le Mister de la Juve est le meilleur italien au poste depuis des années, et son duel contre l’Atletico Madrid fait déjà saliver toute l’Europe.

Une seule chose manque toutefois aux différents papiers d’analyse déjà publiés sur ce huitième de finale de Ligue des Champions. En effet, peu aujourd’hui sont capables de décrire, de mettre le doigt sur ce qui définit réellement la « méthode Allegri ». En 2014-2015, lorsqu’il emmène pour la première fois la Juventus en finale de Champions, Allegri a alterné entre le 3-5-2 et le 4-4-2 en losange. En 2016-2017, pour sa deuxième finale, c’était le 4-2-3-1. Et cette saison, avec une Vieille Dame record en Serie A, la formation la plus utilisée est le 4-3-1-2.

Une certaine ode au mouvement perpétuel

Allegri à la Juventus, c’est d’abord une capacité d’adaptation hors normes aux adversaires. L’Europe du sport roi se souvient encore de son coup de génie face à Tottenham la saison dernière. Alors que la Juve perdait 1-0, le Mister décide de sortir Benatia et Matuidi non pas pour rentrer des joueurs offensifs, mais pour faire jouer Lichsteiner et Asamoah. Rarement un coaching avait-il provoqué autant d’incompréhension, mais toute circonspection avait disparu lorsque 7 minutes plus tard, grâce à un écartement du jeu plus prononcé sur les ailes, la Juve menait 2-1 et s’envolait vers les quarts.

 

 

 

 

 

 

 

Cette capacité d’adaptation est principalement due à ce qui, peut-être, est le seul point tangible de la méthode Allegri : le mouvement. Ses dispositifs sont tels des ballets, jamais immobiles, toujours en parfaite harmonie. L’idée n’est pas d’organiser un bloc d’équipe, mais de métamorphoser le tout à chaque action, au millimètre près en fonction de la seule donnée d’intérêt : le ballon. Permutations incessantes, compensations permanentes, la Juventus d’Allegri est polymorphe. Il n’est pas rare de voir Mandzukic défendre avec Alex Sandro, comme il est souvent possible d’admirer les arabesques de Dybala partout sur le terrain. En ce sens, Allegri est quelque peu l’antithèse d’Arrigo Sacchi et de son Milan où les places et les zones de jeu étaient clairement définies pour tous les joueurs. À la Juventus, il y a une sorte de liberté intelligente, d’autorisation de déplacement en comptant, toujours, sur la qualité intellectuelle des joueurs et la confiance pour aller où il le faut, quand il le faut.

Confiance et dialogue, les maîtres mots

Car oui, peut-être plus encore que l’idée du mouvement comme pièce maîtresse du jeu, l’autre point crucial de l’insaisissable méthode Allegri est, au fond, la confiance. Le Mister sait que tout son effectif n’est pas là par hasard et que, pour l’écrasante majorité d’entre eux, les joueurs sont déjà familiers avec les plus pointues des tactiques. S’il faut presser tout terrain, ils le feront. S’il faut faire le dos rond, ils le feront aussi.
La clé de la gestion d’Allegri est donc de faire confiance et d’accorder toute la latitude possible à ces joueurs pour amener le ballon là où tout se joue.

C’est ce qu’il disait dans une interview donnée il y a quelques temps à la télévision italienne (voir vidéo). Contrairement à Sacchi ou à d’autres, pour qui chaque joueur, même le meilleur, doit avoir un rôle spécial, Allegri croit en l’intelligence des siens et se « contente » de donner une assise défensive à sa Juventus. Du reste, dès que le ballon dépasse le rond central, les joueurs sont libres d’aller et venir.
Tout est résumé dans cette métaphore : au basket, quand il reste 5 secondes de possession et qu’il faut tirer, il n’y a plus de temps ou de place pour penser aux schémas, et tout ce qui reste à faire est de la passer au meilleur joueur et de compter sur son génie.

 

 

 

 

 

 

 

C’est sur cela que se base Allegri et sur cela qu’il bâtit son discours. Nombreux sont les joueurs qu’il a entraînés à pointer comme principale qualité le dialogue et la compréhension. Comme Zidane à Madrid, où la mise en confiance des joueurs était parfois plus importante que le schéma de jeu, Allegri s’applique tous les jours à instiller cela à Turin. Allegri parle, Allegri comprend, Allegri guide et, à la fin, lorsque les enjeux sont lourds et que la décision n’est plus de son ressort, Allegri fait confiance et laisse faire.

À en voir ses résultats ces quatre dernières saisons, son insaisissable méthode semble fonctionner.

Yacine Ouali



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