Le vrai retard de la Serie A se situe dans le jeu

Par Yacine Ouali publié le 29 Avr 2019

D’aucuns disent que le retard de la Serie A par rapport à ses concurrents européens est dû à un désavantage financier. D’autres pensent que le gouffre est avant tout structurel, au niveau de la qualité de la gestion sportive. Au vu des résultats européens et mêmes nationaux, ces constats se tiennent. Mais ils ne peuvent être érigés en excuse. Chaque année, une ou deux équipes de championnats bien inférieurs à la Serie A réalisent d’incroyables épopées continentales. Cette saison, l’Ajax démontre qu’à force de formation et avec un projet clair, même les ogres continentaux peuvent être battus.

Non, depuis la déliquescence du Milan et le triplete de l’Inter, le vrai retard de la Serie A se situe dans le jeu. Que ce soit dû à un manque d’ambition, comme semble le penser le chroniqueur Daniele Adani, ou à l’influence mal comprise des préceptes de Guardiola, comme l’a mentionné un jour Chiellini, il est indiscutable que le jeu proposé par les équipes italiennes ne s’adapte pas à son époque. Même la Juventus d’Allegri, porte étendard de l’Italie en Europe depuis 2015, commence à trouver ses limites.

L’héritage bafoué du catennaccio

Avant le faste des années 1990, le championnat italien s’était pour la première fois retrouvé sur le toit du monde dans les années 1960. Menée en particulier par un homme, le mythique Helenio Herrera, la révolution tactique du catennaccio a pour toujours changé la face de jeu et s’est inscrite, à tort ou à raison, comme la marque de fabrique du jeu italien.

Ce qui était toutefois vrai il y a 50 ans ne l’est plus du tout aujourd’hui. Le jeu a considérablement évolué, le football total est passé par là, et de nos jours, les équipes qui dominent le jeu gagnent plus que celles qui le subissent. Le problème de la Serie A est là : accablés par la puissance financière des mastodontes espagnols et anglais, les italiens se sont mis dans la position de David et ont cru, naïvement, que la meilleure manière de résister était de simplement défendre. Mal leur en a pris…

Au XXIème siècle, les équipes ultra-défensives ne gagnent que très rarement, et n’arrivent jamais à perpétuer leur succès. Que ce soit la Grèce de 2004, le Chelsea de 2012 ou l’Atletico Madrid de 2014, le constat est le même. Ici, loin l’idée d’enterrer le jeu défensif. Mais la défense pour la défense, comme l’a pu être le catennaccio, est une valeur morte.

Si une équipe veut baser son succès sur un bloc défensif fort, il faut nécessairement proposer autre chose pour le faire fructifier. Dans ce cas précis, les exemples de l’Inter de 2010, de l’Italie de 2016 et de la France de 2018 sont intéressants : défensifs, certes, mais prêts à se ruer intelligemment dans le contre, ou à garder le ballon quand il le faut, ou à remonter le bloc quand le besoin s’en ressent.

La Serie A ne fait pas cela aujourd’hui. Subir pour subir, rester bas sans presser – ce contre quoi Ronaldo semble constamment se battre avec ses coéquipiers depuis un an par exemple – n’est pas la bonne solution pour retrouver le devant de la scène.

Les préceptes de Guardiola… sans les joueurs pour l’appliquer

Dans un sens, Chiellini avait raison. Guardiola a tué le calcio. Après la révolution que son Barça 2008-2012 a été, tout le monde a voulu le copier, mais peu ont réussi ; le pire exemple en étant la Nazionale de Ventura.

Bien évidemment, mettre en place un système de jeu si exigeant sans former ou acheter les joueurs qui peuvent l’appliquer s’apparente à du suicide. On peut le voir aujourd’hui à l’Inter ou au Milan AC : un système de jeu basé sur la possession pour la possession, dont les actions se terminent presque irrémédiablement par des centres infructueux, faute d’avoir assez de qualité pour mener ce genre d’action au bout.

L’Italie, sauf l’îlot bianconero, n’a certes pas les finances pour attirer les meilleurs joueurs du monde (attention à l’Inter sortie du FPF). Mais au lieu de se concentrer sur la formation pour combler gratuitement ce retard, comme l’a fait l’Ajax, les clubs de Serie A ont privilégié l’investissement de millions sur des joueurs étrangers moyens, au détriment de leur vivier local. Le résultat est, à part d’occasionnelles réussites telles que l’Atalanta de Gasperini ou le Napoli de Sarri, qu’au moment d’affronter l’Europe, le manque d’ambition et de qualité prend le dessus, et la Serie A finit presque à chaque fois par être ramenée à ses démons.

Un futur proche peu propice à l’espoir

Par moments, en 2015 et en 2017, la Juve d’Allegri a réussi à allier son identité défensive à une certaine idée du jeu, avec des transitions rapides, des contres dévastateurs et des phases de possession bien négociées quand il le fallait. Mais cela semble faire partie d’un lointain passé. Du reste, pour l’écrasante majorité des clubs de Serie A, l’avenir paraît sombre. Les dirigeants comme les entraîneurs ne se remettent que peu en question et continuent, saison après saison, de proposer un jeu très pauvre, fait de possession stérile, de centres au troisième poteau et de longs ballons synonymes d’abandon.

La solution est pourtant là. Comme le projet de Mancini en Nazionale ou celui de Gasperini à Bergame, il faut repartir de la base, à savoir la formation. Les joueurs ne doivent pas nécessairement être italiens ; mais ils doivent au moins être mis au cœur d’un projet qui, sans prétendre à l’esthétisme de Guardiola, ne refuserait au moins pas le jeu et le prendrait intelligemment à son compte plutôt que de le subir.

Les hautes instances, gangrenées de l’intérieur, ne semblent pas pour l’instant voir le problème, mais sont le seul espoir. À l’image d’une Allemagne au projet clair après la sombre décennie 1996-2006, il faut un projet national de formation, de préceptes de base inculqués aux jeunes de toutes les équipes pour que, dans cinq, dix ou quinze ans, les clubs de Serie A puissent à nouveau voyager en Europe et imposer une certaine idée du jeu.

Yacine Ouali



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