Le surmenage selon Sarri : quel impact à la Juventus ?

Par Yacine Ouali publié le 22 Nov 2019

Au Napoli comme à Chelsea, Maurizio Sarri a été connu, en plus de son jeu caractéristique, pour sa gestion particulière des effectifs. Peu enclin à faire des expérimentations, l’ancien napolitain se base souvent sur un noyau dur de 13 ou 14 joueurs, pour lesquels il installe une rotation immuable pendant toute une saison. Ce management particulier, qui provoque de nombreuses critiques sur la forme physique de ses équipes en fin de saison, n’a pourtant pas empêché Sarri de faire de grandes épopées : 91 points avec le Napoli lors de la fameuse course au titre de 2017-2018, une Europa League avec Chelsea en 2018-2019…

S’il est donc indéniable que Maurizio Sarri surmène ses joueurs, les résultats viennent contredire l’idée qu’une équipe fatiguée craque forcément au printemps. Aujourd’hui à la Juventus, l’entraîneur semble mettre un peu d’eau dans son vin. À part en défense, où il a trouvé son quatuor (Cuadrado-De Ligt-Bonucci-Sandro), le milieu et l’attaque sont sujets à de réguliers changements.

Analyse statistique

Cette saison, après 16 matches joués (12 de championnat, 4 de Champions League), la Juventus compte 8 joueurs ayant plus de 1000 minutes de temps de jeu (Bonucci, Sandro, Pjanic, Ronaldo, Szczesny, De Ligt, Cuadrado et Matuidi). De ces huit joueurs, dont le gardien et toute la défense donc, seul Bonucci a été titulaire les 16 fois en n’étant jamais remplacé, totalisant 1440 minutes de jeu.

 

Il faut aussi noter, la tendance de Maurizio à ne se baser que sur un noyau dur de joueurs. Entre le onze type, qui selon les statistiques s’organise ainsi (Szczesny ; Cuadrado, De Ligt, Bonucci, Sandro ; Pjanic, Matuidi, Khedira ; Dybala, Ronaldo, Higuain) et le reste de l’équipe, l’écart de temps de jeu est très important. En effet, tous les joueurs du onze titulaire ont joué au moins plus de 700 minutes, avec, comme démontré, 8 de des 11 joueurs au-delà des 1000 minutes. Pour le reste de l’équipe, il est possible de facilement déceler les remplaçants habituels de Sarri (Bernardeschi et Bentancur, respectivement à 670 et 665 minutes de jeu), et enfin les joueurs les moins utilisés, qui sont tous sous les 500 minutes de jeu, soit moins de six matches complets.

Comparaison avec les concurrents de la Juventus

Dans le top 7 (Juventus, Inter, Lazio, Cagliari, Atalanta, Roma, Napoli), seuls trois joueurs ont atteint le même temps de jeu que Bonucci : deux gardiens (Handanovic et Strakosha) et un joueur de champ (Skriniar). Dans ces équipes qui suivent la Juventus au classement, 7 joueurs dépassent les 1000 minutes de temps à l’Inter, la Lazio, l’Atalanta, la Roma et le Napoli, tandis qu’un seul joueur (Joao Pedro) atteint ce total à Cagliari, sachant que le club sarde ne joue pas de coupe d’Europe.

Au général, la Juventus est aussi l’équipe en championnat avec la plus haute moyenne de possession (56,5%), le plus de duels aériens gagnés (58,3%) et la meilleure précision de passes (87,1%). Ces statistiques, preuves de l’engagement physique des turinois, confortent pour l’instant Sarri dans sa gestion resserrée de son effectif.

Au niveau des résultats, et donc malgré cette sur-utilisation du même groupe de joueurs, Maurizio Sarri est pour l’instant irréprochable. Dernière équipe invaincue d’Europe, la Juventus a gagné 10 de ses 12 matches en Serie A, avec seulement 9 buts encaissés, soit la meilleure défense. En Champions League, l’état d’esprit est le même : 4 matches, 3 victoires et un nul, trois points d’avance sur l’Atletico Madrid, deuxième.

Quelles répercussions pour le reste de la saison ?

Comme d’habitude avec la Juventus, il est difficile de prédire ce qu’il se passera d’ici à la fin de saison. Si l’équipe semble jusqu’à présent raisonnablement épargnée par les blessures et que les résultats suivent, rien ne dit qu’elle ne s’effondrera pas physiquement, au moins en Europe, au printemps.

En Serie A, la lutte pour le titre promet d’être âpre avec l’Inter. Elle empêche d’une certaine manière Sarri de tenter plus de choses avec son effectif. Néanmoins, il existe à la Juventus une différence majeure avec les équipes que dirigeait Maurizio Sarri : la profondeur de banc.

En effet, contrairement au Napoli et à Chelsea, l’entraîneur dispose pour la première fois de sa carrière d’un banc homogène, et surtout du même niveau, pour la plupart, que les joueurs alignés sur le terrain. Au milieu et en attaque, Bentancur, Rabiot, Ramsey, Emre Can, Bernardeschi et Douglas Costa peuvent tous prétendre à des titularisations, et ont déjà tous apporté des points à la Vieille dame.

En réalité, c’est en défense que le bât blesse. Si Buffon semble (encore et toujours) pouvoir rendre de fiers services au club en remplaçant Szczesny, la défense souffre d’un écart de niveau important entre les titulaires et leurs remplaçants, en particulier au centre. Sur les cotés, à défaut d’être de grands joueurs, De Sciglio peuvent honorablement prendre la place de Cuadrado et Alex Sandro. Au centre, le problème est tout autre.

Daniele Rugani, éternel espoir italien, n’a jamais justifié ses promesses de jeunesse, et son temps de jeu à la Juventus depuis quelques années le démontre. Demiral, lui, n’a pas eu assez de possibilités (90 minutes jouées cette saison) pour prouver son potentiel. Irréprochable avec la Turquie en qualifications pour l’Euro, le défenseur turc aurait pu légitimement espérer profiter de la blessure de longue durée de Chiellini pour gagner un temps de jeu respectable. La réalité, toute autre, est celle d’une extrême prudence de Sarri, qui préfère faire confiance à ses deux lieutenants (Bonucci et De Ligt) au vu de l’importance de tous les matches, avec des interistes constamment menaçants en championnat, et une Champions League toujours difficile.

Au fond, c’est cela le surmenage selon Sarri : gagner, le plus possible, avec le même noyau de joueurs, en incorporant avec parcimonie de nouveaux éléments. Si le banc est meilleur et plus profond que lors de ses précédentes expériences, la tactique reste la même. L’obtention d’un nouveau titre national et le parcours européen seront en définitive les juges de paix d’une fin de saison qui, si elle n’est pas satisfaisante, mettra à n’en pas douter le contrat de Maurizio Sarri en question.

Sources statistiques : Opta, Transfermarkt, WhoScored

Yacine Ouali



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