Le « Stile Juve » se meurt

Par Yacine Ouali publié le 05 Oct 2018

Buffon, Marchisio, et maintenant Marotta… L’année 2018 a été riche en (mauvaises) surprises pour les supporters de la Juventus. Petit à petit, la Vieille Dame perd ses figures historiques au profit d’une aseptisation toujours plus poussée de l’institution.

Philosophie d’élégance et de respect des valeurs et des légendes, le Stile Juve est, depuis la création du club, une fierté pour ses supporters et un mode de vie pour ses dirigeants. De Boniperti aux différents membres présidents de la famille Agnelli, de Del Piero à Scirea, cette manière d’être a irrigué l’histoire de la Juventus au point de devenir une expression à part entière. Dans l’Italie moderne, quand les deux clubs de Milan et l’AS Roma passaient sous pavillon étranger, la Juve était fière de son appartenance quasi-éternelle à une seule famille italienne et d’avoir constamment été un des porte-étendards du calcio dans le monde.

Le rôle de la direction dans la disparition progressive du Stile Juve

S’il maintient l’habituelle rencontre de début de saison à Villar Perosa, le village des Agnelli où le microcosme Juve se rassemble tous les ans, Andrea Agnelli, actuel président du club, ne s’embarrasse pas des idées et de la philosophie. Il est un pur gestionnaire et ne s’en cache pas. Aussi président de l’Association Européenne des Clubs, dans laquelle il prône le passage au foot-business total et à la création d’une superligue, il ne semble avoir qu’un véritable objectif en tête : faire de la Juventus l’entreprise la plus stable, la plus riche et la plus victorieuse possible. Dans cette optique, le logo a changé pour s’aligner sur les nécessités marketing et macro-économiques du sport moderne, et le prix des places dans le stade a augmenté pour implicitement changer la composition sociologique de la tifoseria, amenant à une grève de la Curva Sud.

De même, le statut de légende ou l’amour des tifosi pour tel joueur ou personne reliée au club n’est pas ou plus une préoccupation pour Agnelli. Buffon et Marchisio, parmi les dernières véritables bandiere de la Juve, ont été priés d’aller voir ailleurs, sans même une cérémonie d’hommage pour le second. Marotta, l’un des meilleurs directeurs sportifs au monde, a gentiment été poussé à la porte dans le cadre d’une politique de rajeunissement de la direction, alors même qu’il est l’un des protagonistes du retour au premier plan de la Vieille Dame depuis 2010.

Aujourd’hui, il n’y a certes personne parmi la tifoseria juventina pour remettre en question les résultats d’Andrea Agnelli. 7 Scudetti consécutifs, 4 doublés Serie A – Coppa d’affilée, 2 finales de Champions League, les arrivées de joueurs comme Pirlo et Cristiano Ronaldo sont autant de réussites dans lesquelles le rôle de la direction est indéniable. Le nœud du problème se situe toutefois sur le terrain sentimental, affectif.

La nécessité face au rêve, la fatalité contre l’utopie

Les supporters de la Juve sont malgré tout conscients que dans cette époque, il serait impossible de poursuivre de tels objectifs sans prendre le chemin que la direction a pris. La seule chose qui les intéresse sur ce sujet, c’est, au fond, un certain droit à l’émotion, à un supplément d’âme, un droit pour leurs enfants d’encore pouvoir rêver avec des bandiere, avec une proximité avec les joueurs hors de Villar Perosa.

Si le Stile Juve se meurt dans son essence, il est une quintessence qui elle ne disparaîtra jamais : l’amour des tifosi, et leur vision idyllique de ce à quoi devrait ressembler la Juventus. Malgré le cynisme et la froideur d’âme, ils seront éternellement le dernier vestige de l’émotion, l’ultime bastion de l’espérance et de l’illusion… pour ne serait-ce que le temps d’un fugace millième de seconde, ressentir une folle ivresse de l’espoir.

Yacine Ouali



Lire aussi