Le jour où Domenico Citeroni est devenu le ramasseur de balle le plus célèbre d’Italie

Par Boris Abbate publié le 27 Fév 2019

Le 12 Janvier 1975, alors qu’il vient tout juste de fêter ses 16 ans, Domenico Citeroni se rend, comme tous les dimanches, au Stadio Del Luca d’Ascoli. Au bord du terrain et en tant que ramasseur de balle, le gamin réalise alors le rêve de pas mal de gosses de l’époque, tout en pouvant admirer de plus près l’équipe de son coeur. Seulement, ce jour là, le jeune Domenico va se rendre coupable d’un geste de folie, qui va définitivement changer son destin.

Une enfance difficile

Pourtant, à 16 ans, Domenico Citeroni ne diffère pas vraiment des autres garçons de son âge. Ou tout du moins, il tente de leur ressembler. Car fils d’un père qui a rapidement émigré vers l’Amérique, les premières années du bonhomme sont assez rudes et capricieuses, mais gardent une certaine touche d’originalité. « Mon père était une sorte de mercenaire pour les Américains » racontait-il à la Gazzetta dello sport en 2004. « Il surveillait et gardait leurs missiles, au pôle nord, même pendant la crise de Cuba ! Puis il a commencé à travailler dans des mines d’amiantes, en Alaska et au Canada, et c’est ici, à Montréal, que je suis né ». Une situation atypique, mais surtout précaire, qui va malheureusement suivre la famille quand celle-ci retournera en Italie. Car une fois installés du coté d’Ascoli Piceno, les Citeroni ne rouleront pas vraiment sur l’or. Domenico, lui, se contentera d’une formation assez basique à l’INAPLI (Institut national de formation et de perfectionnement des travailleurs de l’industrie) de la ville, et se passionnera pour l’équipe de foot du coin.

Et en 1974, l’Ascoli intègre d’ailleurs pour la première fois la Serie A, avec à sa tête, un jeune entraineur du nom de Carlo Mazzone. Un événement assez notable pour le club et la ville, qui s’apprêtent alors à accueillir les plus grandes stars du championnat. Mais à l’époque, le pauvre Domenico n’a même pas un rond pour se payer une place pour un match de foot, et le garçon va faire usage de toute sa ruse et sa malice pour parvenir à ses fins. Car à chaque match à domicile, « il suffit de se présenter à 10h du matin devant le Stadio Del Luca, et les 12 premiers arrivés sont choisis comme ramasseurs de balles. Comme ça. Gratuitement ». Une aubaine pour Domenico, qui est alors un des plus ponctuels. Les Dimanches se suivent et se ressemblent ainsi pour l’Italo-canadien, qui ne rate aucun match et qui se place toujours derrière le but adverse. D’abord pour admirer les meilleurs gardiens de Serie A, mais aussi et surtout pour mieux « voler leurs gants et leurs casquettes quand ils ont le dos tourné ». La saison défile et défile, et vient donc ce 12 Janvier 1975. Un jour qui va complètement changer la vie du jeune Domenico Citeroni.

« Je n’ai rien dit à personne »

Ce 12 Janvier, l’Ascoli de Mazzone est très mal en point et traine à la dernière place du classement, à seulement 2 unités du maintien. Les temps sont durs, la menace d’une relégation plane de plus en plus au dessus de la ville, et chaque point grappillé est accueilli avec franc succès. Citeroni, lui, s’est bien entendu présenté tôt le matin au stade, et officie encore comme ramasseur de balle. En face, Bologna et son buteur fétiche Guiseppe Savoldi se rendent au Del Luca avec l’étiquette de grands favoris, et le scénario va vite se confirmer. Landini ouvre d’abord le score pour les visiteurs, Ascoli revient grâce à Zandoli, mais Beppe Savoldi frappe par deux fois dans la foulée. 2 buts à 1. Puis 3 buts à 1 quelques minutes avant la fin du match. Et vient ensuite le temps additionnel, où ce même Savoldi se retrouve seul face au gardien d’Ascoli.

Sa frappe est molle, mais passe dessous le gardien, et le ballon se dirige tranquillement dans le but adverse. Le buteur italien s’apprête à fêter son triplé, mais au même moment, Citeroni se trouve tout juste à coté du poteau. Et la tentation était évidemment trop forte. « Le ballon se dirigeait tout doucement vers moi. Ça aurait été le but du 4-1… alors, instinctivement, je repousse le ballon avec mon pied. Notre défenseur Castoldi me regarde d’un coup, bizarrement, l’air de me dire : mais qu’est-ce qu’il t’as pris ?!, et dans le doute, il envoit le ballon en corner ». L’arbitre du match pense que la balle a touché le poteau, et fait donc tirer ce corner. « Le match se termine. Je vois de l’agitation sur les bancs, et je me tire en douce. Je rentre directement chez moi. Je monte me coucher, sans même attendre la Domenica Sportiva (célèbre émission sportive italienne). Le lendemain, je n’en parle à personne, même pas aux amis. Mais 2 jours plus tard, des journalistes m’attendent à la sortie de l’école. OK les gars, c’était bien moi… ». 

Quasiment une célébrité

Le week end suivant, Citeroni est carrément invité sur le plateau de La Domenica Sportiva, en compagnie de Beppe Savoldi, qui fait enfin la connaissance de celui qui lui a volé un but. « Il l’avait bien pris » raconte toujours le garçon dans la Gazzetta. « Il m’a serré la main, et m’a même dit en rigolant qu’il me pensait plus jeune ». Mais ce n’est pas tout. Dans les semaines qui suivent, Domenico devient une pure attraction au stade d’Ascoli, et tout le monde prête attention au jeune ramasseur de balle. Avant un match contre la Lazio, Chinaglia invite carrément Domenico dans les vestiaires pour éviter qu’une telle chose se reproduise. « Il m’a clairement dit qu’il m’aurait étranglé si je lui avais volé un but ».  Les arbitres également, se méfient du personnage et l’obligent parfois à rester près dès bancs de touches. « Un jour, j’ai même reçu un carton rouge pour de trop nombreuses pertes de temps » glisse encore Citeroni.

Pour le reste, la « carrière » de l’adolescent pullule d’anecdotes folles en tout genre, comme la fois où le gardien de Vicenza lui « courrait après dans tous le stade suite à une insulte » ou à l’inverse, quand un Dino Zoff lui répondait avec « une incroyable classe et élégance après toute une série de provocations ». Mais le plus important est qu’à la fin de cette saison, Ascoli réussira contre toute attente à se maintenir en Serie A. Domenico Citeroni, lui, troquera la saison suivant son costume de ramasseur de balle contre une chaude place dans la Curva du Del Luca. Pour le plus grand bonheur des attaquants adverses.

Boris Abbate

Rédacteur



Lire aussi