Le Calcio selon Matteo Salvini

Par Michaël Magi publié le 14 Déc 2018

Causer et faire causer, alimenter la polémique, faire parler de soi – en bien ou en mal, qu’importe en vérité, pourvu que l’on en parle, au troquet, au boulot, à l’occasion du diner familial… Autrefois, la méthode servait à vendre des pulls en cachemire. Aujourd’hui, elle sert en politique. Matteo Salvini, Ministre de l’Intérieur et Vice-Premier Ministre italien, adepte du tweet épidermique et du coup de sang médiatique, est de la sorte parvenu à faire de son nom une marque. Sur fond de crise économique et identitaire, Salvini rêve aussi de modeler un calcio à son image.

La Loi, c’est moi…

Fin septembre, lorsque Salvini publie son projet de décret sicurezza e immigrazione, personne ne s’attend à ce qu’il consacre un de ses articles à la situation économique du football italien ; désastreuse, avouons-le. Car chaque année, l’intersaison compte son lot de disparus à énumérer d’un air contrit, comme à la cérémonie des David du cinéma italien, sur lit de violons sirupeux. L’été 2018 a été caniculaire : Bari, Cesena et la Reggiana sont au nombre de ceux qui nous ont quittés cette année.

L’opinion étant une vague aléatoire sur laquelle il convient de surfer, l’article 41 du décret préconise que dès la saison 2019-2020, l’accès à la répartition des droits audiovisuels soit exclusivement accordé « aux clubs de Serie A et B ayant soumis leurs états financiers à un cabinet d’audit soumis au contrôle de CONSOB (Commission nationale des Sociétés et de la Bourse) ». On pourrait croire que l’on vient de taper du poing sur la table. En réalité, l’article ne dérange presque rien dans le capharnaüm organisé qu’est le foot de club italien, sachant qu’il est déjà demandé, aux sociétés de Serie A et B (et de Lega Pro), de faire certifier leurs comptes. La seule nouveauté réside dans le fait que les sociétés d’audit sont soumises au contrôle de la CONSOB, permettant ainsi à l’Etat de s’offrir à peu de frais un droit de regard sur le calcio. On en frissonne… Faut-il encore préciser que le tout évite fort à propos de s’attaquer à la gestion des clubs de Serie C ou au monde amateur, tout puissant au sein de la FIGC ?

Cet été, Bari a fait faillite. Reparti en Serie D, le club des Pouilles est à ce jour en tête de son groupe

Le peuple, c’est moi…

Voilà qui est emblématique de la méthode Salvini : s’emparer de problèmes réels pour faire feu de tout bois et caresser l’homme du peuple dans le sens du poil. Au risque de verser dans l’absurde. Autre exemple avec l’un des chevaux de bataille de l’homme fort de la Lega Nord : la sécurité, à l’intérieur et en dehors des stades.  « Chaque dimanche,  déclare Salvini, des milliers d’unités de force de police garantissent l’ordre public. Et qui paie ? Les italiens. C’est injuste. Je ne vois pas pourquoi Mme Maria devrait payer, alors qu’elle ne met pas les pieds au stade. Nous allons donc demander aux clubs de football d’affecter 5 à 10% des revenus de leur billetterie à la gestion de l’ordre public (…) Combien gagne Dzeko ? Enlevez-lui un million, un million à un autre. Avec 18 équipes de Serie A, vous couvrirez les coûts ». Applaudissements nourris de Mme Maria qui, en effet, ne met jamais les pieds au stade et considère en outre que les footballeurs justifient de salaires indécents… La Loi qui va avec ? On l’attend toujours et l’on doute même qu’elle puisse voir le jour, compte tenu des inégalités économiques qu’elle entrainerait à l’égard des entreprises.

Mais l’économie et la sécurité ne sont pas les seules marottes de Salvini. Après des mois passés à placarder le slogan Primo gli italiani sur les murs des villes et des campagnes, à le décliner jusqu’à la nausée, y compris en Sardaigne (Primo i sardi), dans l’optique de concurrencer le Mouvement 5 Stelle, dont le sud constitue la nouvelle clientèle captive… Salvini ne pouvait louper l’occasion de reprendre à son compte les propos de Mancini sur la nécessité de privilégier le développement des espoirs italiens en leur donnant plus de place sur le terrain. Là encore, la prise de position du Ministre italien, affichant sa volonté de limiter le nombre de joueurs étrangers dans les clubs, s’appuie sur une triste réalité. Il ne suffirait que de prendre l’exemple de l’Udinese, dont les résultats sont piteux, et dont l’effectif ne compte que 6 italiens pour 29 joueurs (représentant 16 nationalités différentes au total), pour illustrer le problème et en tirer des conclusions sur l’appauvrissement de la Nazionale en particulier, du foot italien dans son ensemble. Au-delà du vœu pieu et des formules incantatoires, les fantasmes salvinistes se heurteront sans doute à l’implacable réalité de l’arrêt Bosman. Sans doute le sait-il ! Qu’importe, ce sera une occasion rêvée de tirer à boulets rouges sur l’Europe : mère de tous les tourments.

Salvini, vu de Cagliari

Le bruit, c’est moi…

Ici, il nous faut reconnaitre que Salvini n’a pas attendu de prendre ses aises dans les cercles du pouvoir – au point d’écraser l’image du Président du Conseil, Giuseppe Conte – pour s’intéresser de près comme de loin au Calcio. Milaniste assumé, il n’a jamais perdu une occasion de se montrer dans les tribunes VIP de San Siro, écharpe du Milan noué autour du cou… Ce qui, semble-t-il, lui arroge le droit de commenter les hauts et les bas de son club de cœur, au risque, encore une fois, de se vautrer dans le mélange des genres le plus vaseux.

Dernière passe d’armes en date avec Rino Gattuso, accusé de gérer son effectif comme un butor, après un nul sans gloire concédé sur le terrain de la Lazio : « Quand j’ai vu cette défense à 3, j’ai tout de suite commencé à prier (…) Si j’avais été Gattuso, j’aurais fait quelques changements. Qu’est-ce qu’il attendait ? Nous avions au moins trois joueurs épuisés par la pluie battante et le terrain boueux. Quelqu’un peut m’expliquer son entêtement ? » Réponse froide de Gattuso : « Cela me rend fou ! Avec tous les problèmes que connaît ce pays, que Salvini ait le temps de parler de l’AC Milan. Je ne parle pas de politique parce que je n’y comprends rien. Je lui dis de penser à la politique parce qu’avec tous les problèmes que nous avons dans notre pays, si le vice-Premier ministre italien parle de football, c’est que nous sommes sur la mauvaise voie ». L’échange d’amabilités a bien sûr fait le tour d’Europe. C’était sans doute là son seul but… Car en Italie, il en est aujourd’hui de la politique comme de la gastronomie : ce sont les vieilles recettes qui sont les meilleures… Hier soir, l’élimination du Milan en Europa League, après une lourde défaite contre l’Olympiakos, a ouvert une nouvelle brèche à Salvini, qui n’a pu se retenir de traiter Gattuso d’imbécile sur les antennes de Telelombardia.  Rino serait sage de ne pas riposter, sous peine de continuer à alimenter une polémique sans fin et de servir indirectement les intérêts du bavard-en-chef.

Michaël Magi



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