L’affaire Cucchi, symbole des fractures italiennes

Par Michaël Magi publié le 05 Nov 2018

Il s’appelait Stefano Cucchi. Il avait 31 ans. Arrêté en 2009 en possession de substances illicites, mort en détention 7 jours plus tard, sa famille se bat pour la vérité depuis près de 10 ans ; avec le soutien d’une partie de la société italienne et des curve les plus engagées d’Italie.

Sappiamo chi e stato

Lorsque le 22 octobre 2009, les parents de Stefano Cucchi découvrent le corps de leur fils sur une table de la morgue, celui-ci est méconnaissable. Visage et corps très amaigris, recouverts d’ecchymoses. La scène leur semble à la fois trop réelle et aussi décalée que le reliquat gluant d’un mauvais rêve. Interpelé 7 jours plus tôt, la famille Cucchi ne verra plus Stefano qu’à trois reprises. Lors de la nuit du 15 octobre, à l’occasion d’une perquisition, le lendemain, lorsqu’il est déféré devant le Juge, et le 22 donc, alors qu’il n’est plus qu’un cadavre au teint cireux. Selon Giovanni Cucchi, présent lors de l’audience, son fils respirait péniblement et la partie gauche de son visage était tuméfiée ; ce qu’atteste l’enregistrement de l’audience sur lequel on entend Stefano préciser au Juge qu’il lui est difficile de s’exprimer, à cause de la douleur. Personne ne posera la moindre question sur son état : ni le Juge, ni l’avocat commis d’office. Hospitalisé à la suite de l’audience, abandonné à son sort, insistant en vain pour s’entretenir avec son avocat, alors que ses parents faisaient le pied de grue devant l’hôpital pour détenus, dans l’espoir de lui rendre visite, Stefano mourra seul, dans son sommeil.

La Verità non e un film

Depuis lors, la famille de Stefano se démène pour que justice soit rendue et que l’affaire ne quitte pas la sphère d’attention médiatique. 4 procès et 9 années plus tard, les plaies qui meurtrissent la société italienne sont aussi fraiches qu’au premier jour. Illustration avec le film, Sulla mia Pelle, produit par Netflix et présenté à la Mostra, qui a mis le doigt dans les plaies ouvertes de l’affaire Cucchi, dans la foulée d’une énième procédure judiciaire. L’oeuvre, froide et implacable, a donné lieu à de grandes projections en plein air dans tout le pays, offrant ainsi l’opportunité d’une catharsis nationale. Catharsis à laquelle on s’oppose parfois, comme à Piacenza où une intervention musclée de la DIGOS (division de la Police d’Etat) a contraint les organisateurs à annuler leur manifestation. Preuve que les tensions sont encore vives, alors qu’un policier a récemment reconnu en plein procès avoir été témoin du passage à tabac de Stefano. Le Calcio, on le sait, est un miroir qui reflète les fractures italiennes. Les ultras, que les instances n’ont de cesse de criminaliser (parfois à raison) – préférant sans doute à ces éternels mécontents, de léthargiques consommateurs offrant du temps de cerveau disponible – se sont depuis longtemps emparés de l’affaire Cucchi. Lors de la 9ème journée, à Bologne, Bergame ou Parme* (*unissant supporters crociati et laziali), on a vu fleurir des banderoles accusatrices envers l’Etat.

Lors du match Genoa-Udinese, on a pu entendre des supporters génois clamer leur soutien à la famille Cucchi. Une prise de position régulière depuis 2013, au Marassi notamment ou les UTC (Ultras Tito Cucchiaroni) ont fait de Cucchi un symbole de la dérive sécuritaire d’Etat. L’association occupe, il est vrai, une place à part dans l’univers du supporterisme transalpin. Ainsi nommée en hommage à Ernesto Cucchiaroni, attaquant argentin de la Samp entre les années 58-63, elle est à l’origine du mouvement Ultras en Italie. Installée dans la partie haute de la Sud, elle représente un des groupes les plus politiquement engagés du pays. C’est elle qui préconisa par ailleurs le boycott de la rencontre Sampdoria-Fiorentina, pour cause d’horaire jugé incompatible avec les difficultés de circulation rencontrées par la ville suite à la tragédie du Ponte Morandi. A l’heure où l’on voudrait faire peser tous les maux du football moderne sur les ultras, l’affaire Cucchi permet de rappeler que ces groupes s’organisent aussi en communautés d’idées, qu’ils peuvent se montrer aussi capables de lutter pour les seuls véritables luxes des sociétés modernes : la dignité et le droit à la vérité, sans lesquels aucune concorde n’est possible.

Michaël Magi



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