Inter et Cagliari: quand sport, politique et affaires font bon ménage

Par Sébastien Madau publié le 01 Mar 2019

L’Inter se déplace ce vendredi à la Sardegna Arena pour y affronter Cagliari en ouverture de la 26e journée de Serie A. Les deux équipes présentent des ambitions diamétralement opposées : la qualification en Champions League pour les Milanais et le maintien pour les Sardes. Pourtant, il fut un temps où les destins des deux società étaient intimement liés. Grâce notamment à un homme: Angelo Moratti (1901-1981), président de l’Inter et industriel dans la pétrochimie voulant implanter ses raffineries sur l’île. Football, politique et business ont ainsi merveilleusement cohabité dès les années 1960.

Développement du tourisme… et de la pétrochimie

Lorsque l’Aga Kahn achète pour une bouchée de pain aux bergers sardes les terres de la Costa Smeralda dans le nord de l’île, la Sardaigne prend un tournant: le tourisme. Mais l’Italie du Miracle économique est à l’étroit dans la Botte et il n’est pas rare de voir des industriels lorgner sur les îles pour s’y implanter. Angelo Moratti en est l’exemple type. Depuis l’après-guerre, il s’est lancé dans la pétrochimie et il dirige l’Inter depuis 1955. Il porte les Nerazzurri, entraînés par le Mago Helenio Herrera sur le toit du monde (3 Scudetti, 2 Coupes des Champions et 2 Coupes Intercontinentales entre 1963 et 1966). La Sardaigne lui apparaît au début des années 1960 le lieu idéal pour installer ses usines. L’homme doit toutefois montrer patte blanche. A cette époque, tout ou presque passe par un baron local de la Démocratie Chrétienne: Efisio Corrias (1911-2007). L’homme dirigera la Région Sardaigne de 1954 à 1966 et… le club de foot de Cagliari à deux reprises (1954-1955 et 1968-1971). La double casquette aura toute son importance lorsque Moratti insistera pour s’implanter en Sardaigne.

Les installations de la SARAS dirigées par la famille Moratti.

S’implanter en Sardaigne? C’est « donnant-donnant »

Au printemps 1962, Angelo Moratti crée finalement la S.A.RA.S. (Società Anonima RAffinerie Sarde) qui prend place à Sarroch, village de 2700 habitants à une vingtaine de kilomètres de Cagliari. Moratti tisse durant ces années des « amitiés » avec des incontournables de la politique en Sardaigne tels Francesco Cossiga, futur président de la République ou Michele Di Martino, maire de Cagliari. Les portes s’ouvrent l’année suivante, on imagine, non sans contreparties. L’emploi certes, mais également une aide conséquente au club de Cagliari qui vient d’accéder en Serie A pour la première fois de son histoire en 1964. Le soutien est financier via la SARAS mais également sportif.
A l’été 1969, le jeune Roberto Boninsegna quitte Cagliari pour signer à l’Inter. Trois joueurs font le trajet inverse et non des moindres : Angelo Domenghini, Sergio Gori et Cesare Poli, futurs piliers du Cagliari champion d’Italie 1970. Mais le fait le plus marquant reste l’affaire Gigi Riva. Depuis 1963, « Rombo di Tuono » régale l’Italie avec ses buts et attise les convoitises. La Juventus fait le forcing. Riva refuse pour l’amour du club et de sa terre d’adoption. Il est probable que le président de l’Inter Angelo Moratti, désireux d’empêcher un rival de se renforcer, a pesé de son poids. « Mon père a fait le nécessaire pour que Gigi Riva ne quitte pas la Sardaigne » confiait à L’Unione sarda en 2018 Massimo Moratti (1945), fils d’Angelo et président de l’Inter de 1995 à 2013. Angelo Moratti « versa dans les caisses rossoblù pas moins de 158 millions en guise d’option sur moi » expliquera Gigi Riva dans un entretien. « Au cas où j’aurais dû partir, Cagliari ne pouvait me céder qu’à l’Inter, exclusivement. Tous les dirigeants sardes avaient toutefois compris que je ne partirais jamais, et cela s’est passé ainsi. Un joli coup pour le club rossoblù d’encaisser cet argent ».

Gigi Riva lors d’un Inter-Cagliari à San Siro.

Et l’Inter sauva Cagliari de la faillite

Et dire que l’épopée du Scudetto 1970 aurait pu ne jamais voir le jour du fait de la faillite qui menaça le club en 1967. Heureusement, les caisses furent réapprovisionnées (plus ou moins) directement par… Angelo Moratti pour qui ce geste lui permettait d’apparaître comme un bienfaiteur sur l’île. Toujours bon pour les affaires. A l’été 67, endetté à hauteur de 200 millions de lires, le club envoie ses joueurs en tournée aux Etats-Unis pour récolter des fonds. Le président sarde Andrea Arrica ne veut pas vendre le club et cherche une issue. Sans vendre Riva malgré une offre de 400 millions du Napoli Les dirigeants tentent un coup de poker en mettant en vente des actions du club pour attirer du cash. Tout en veillant à ne pas perdre la majorité. On tape alors à la porte de… Angelo Moratti. Ce dernier missionne 4 de ses collaborateurs d’aller discrètement acheter pour 140 millions d’actions, soit la part majoritaire. Pour ne pas se dévoiler, Moratti, trouve dans l’industrie sarde des sociétés de confiance qui récupèrent ces parts. Pour immédiatement les consigner à la Région Sardaigne. Le tour de passe passe est réalisé. Le club est sauvé. C’est certainement pour l’ensemble des « services rendus » qu’une avenue Angelo Moratti a été inaugurée depuis à Cagliari… Dans les années 1970, toutefois, l’apport financier de la Saras diminuera. Ce qui se fit sentir dans les caisses du club qui déclina inexorablement jusqu’à descendre en Serie B en 1976.
Aujourd’hui, la Saras est dirigé par Massimo Moratti. Le groupe fournit environ 50% des besoins énergétiques de la Sardaigne et emploie près de 1500 personnes. En 2014, lors de la vente du club de Cagliari par Massimo Cellino, le nom de Moratti a été cité comme potentiel repreneur. Sans résultat. Au lieu de cela ce fut Tommaso Giulini qui acheta le Cagliari Calcio via sa société Fluorsid. L’homme est un industriel milanais ayant implanté son activité en Sardaigne dans les années 2000. Membre du Conseil d’administration de l’Inter de 2005 à 2013, et très proche de Massimo Moratti, Tommaso Giulini possède encore aujourd’hui des parts dans le club lombard. Un actionnariat minime mais symbolique des liens perdurant entre les deux clubs. Business is business…

Tommaso Giulini, président de Cagliari et (petit) actionnaire de l’Inter.

Sébastien Madau



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