Gianni Brera : le parrain du journalisme sportif italien

Par Yacine Ouali publié le 09 Nov 2018

Dans le film « Silvio et les autres » de Paolo Sorrentino, sorti récemment au cinéma, une scène montre plusieurs personnes attendant l’arrivée de Silvio Berlusconi à une réception. Dans un coin, deux femmes discutent, émerveillées par la grandiloquence de la résidence de l’ancien Premier Ministre italien, et se questionnent sur le secret qui l’entoure. L’une d’elles murmure à l’autre : « il paraît qu’on l’appelle Il Cavaliere« .

Peu de monde sait toutefois que ce surnom, certainement le plus connu de Berlusconi, a été inventé par un journaliste sportif italien du nom de Gianni Brera. Lui-même décrit parfois comme le parrain de la presse sportive transalpine, Brera s’est notamment rendu célèbre au cours de sa carrière pour avoir donné plusieurs surnoms, depuis restés dans l’adage commun, à des personnalités diverses. Ainsi, Gianni Rivera était « Abatino« , Gigi Riva était « Rombo di tuono » et Roberto Boninsegna était « Bonimba« .

Les premières années

Né en 1919 à San Zenone al Po et décédé en 1992 à Codogno en Lombardie, Gianni Brera est un écrivain et journaliste sportif italien ayant laissé durablement son empreinte sur la presse et la philosophie sportive en son pays. Avec son inventivité et sa maîtrise remarquable de la langue, il a aussi laissé derrière lui un grand nombre de néologismes et d’expressions aujourd’hui entrées dans le langage courant, surtout en ce qui concerne le football.

De ses propres mots, Gianni Brera se sentait lui-même différent dès son plus âge. Sur son enfance modeste, il écrit qu’il a grandi « comme un sauvage dans les bois, les rivières et les étangs. J’ai vécu au milieu des berges, des champs et des carrières de sable« . À seulement 16 ans, alors qu’il gravite dans les catégories de jeunes de différents clubs satellites du Milan AC, il commence à écrire des articles d’analyse sur le football. Il est publié dès ses 17 ans dans le Guerin Sportivo, un célèbre mensuel sportif italien, et finit ses études de sciences politiques au début des années 1940. Brera continue alors à gravir les échelons jusqu’à devenir, de 1949 à 1954, le plus jeune directeur que la Gazzetta dello Sport ait connu. Sa carrière journalistique se poursuivra, à Milan jusqu’à la fin de sa vie, dans divers journaux sportifs, avec certaines pauses au cours desquelles il se consacre à son autre passion, la littérature. Gianni Brera aura écrit quelques livres reconnus, dont certains ont même été adaptés au cinéma.

Une certaine philosophie du football

Apôtre et fervent défenseur du catennaccio, Gianni Brera aura passé sa vie de journaliste à tenter d’innover et parfois de révolutionner la manière de comprendre le football. Supporter du Genoa dans une ville de Milan où la rivalité battait plus que jamais son plein, Brera pouvait ainsi écrire sur les deux clubs sans craindre d’être taxé de favoritisme, et a donc pu suivre aux premières loges et sans pression leur incroyable décennie 1960.

Au début de la première époque faste du football italien de clubs, Helenio Herrera s’inspire, pour son Inter, de la Suisse des années 30 et 40 et de son sélectionneur Karl Rappan, avec l’idée de placer un défenseur derrière les défenseurs. Libre de tout devoir de marquage, ce défenseur couvre ses coéquipiers et offre une protection supplémentaire au gardien. Brera, impressionné par cette nouveauté tactique, est alors le premier à trouver une dénomination pour ce nouveau poste. Le libero (« libre » en italien) était né.

Reportage sur Gianni Brera et sa création de la notion de libero

Sa philosophie défensive du football provoquera aussi quelques polémiques restées dans l’imaginaire collectif. Brera a acquis une partie de sa célébrité dans les années 1960 grâce à ses critiques incessantes à l’encontre du « golden boy » Gianni Rivera. Plus généralement, Brera répugnait les joueurs techniques (les fantasisti) qui n’étaient pas combatifs, et ainsi n’entraient pas dans sa vision du catenaccio. Pour lui, ces joueurs bénéficiaient d’une trop grande indulgence de la part des analystes, notamment à cause du soutien du Corriere della Sera, journal à la sensibilité plus orientée vers l’offensive, et de leur rédacteur en chef de la section sportive Antonio Ghirelli (ci-dessous), dont Brera disait qu’il appartenait à l’école « napolitaine » du jeu.

De même, Brera a aussi révolutionné la presse sportive italienne par son amour des prises de risque. Alors qu’auparavant les journalistes osaient peu prendre position et se contentaient souvent de simplement restituer l’actualité, Brera se lançait souvent dans des prises de position ou des pronostics loufoques, comme lorsqu’il avait parié que si l’Italie gagnait le Mondial 1982, il parcourrait la distance entre son domicile et un sanctuaire dédié à la dévotion de Marie pieds nus et en soutane. Un mois après le but de Tardelli, quelle ne fut pas la joie des amateurs de calcio que de retrouver un Gianni Brera hilare et surtout essoufflé, en soutane en plein été, devant le dit sanctuaire…

L’innovation linguistique

Outre la conceptualisation du libero, Brera, reconnu pour sa folle inventivité, a donné naissance à plusieurs notions et surnoms aujourd’hui utilisés par tous. Du contropiede, en passant par le goleador et au centrocampista… Tant de mots à présent communs viennent de son imagination.

Se disant  lui-même « écrivain prétendant être un journaliste« , Brera avait ses passes-temps favoris, comme, à la fin de sa carrière, la critique perpétuelle du football du Sud et particulièrement de Diego Maradona, qu’il a surnommé avec une brillante espièglerie le « bel avortement« .

Capable de s’engager dans de longues tirades influençant tant la presse sportive italienne que tout le monde du calcio en débattait pendant une semaine, Brera a aussi à son actif quelques phrases mythiques que plusieurs grands ont reprises à leur manière. Ce fut notamment le cas d’un Cruyff qui déclara, à l’apogée de sa carrière, que « le football est le plus beau jeu du monde. Malheureusement, ou heureusement, tous ceux qui l’aiment ne sont pas capables de le comprendre« .

Inventeur, pionnier, innovateur, Gianni Brera aura été un génie incompris durant la plus large partie de sa carrière. Sa légende s’est véritablement créée après sa mort. Mais aussi incompris soit-il, il est certain qu’il restera au moins à jamais ce qu’il a toujours été : un génie.

Yacine Ouali



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