Ferrero ou l’Hamlet du Calcio

Par Michaël Magi publié le 26 Oct 2018

Avril dernier : le derby de la Lanterne s’est achevé sur un 0-0 ; triste à mourir. La Samp, techniquement supérieure, a dominé l’éternel ennemi. Sans jamais trouver la faille… En zone mixte, Massimo Ferrero, son fantasque président, pointe du doigt les esthétiques mais stériles circonvolutions du jeu doriano… à sa manière : « Vous savez, Giampaolo passe des heures à expliquer aux joueurs comment se passer le ballon. Mais le ballon est comme une femme parfois, il faut le pénétrer ». Rires gras, toussotements gênés. Ce type est cinglé, dit-on pour évacuer la polémique naissante… Mais cinglé, Ferrero l’est-il vraiment ?

Le théâtre dans le théâtre

Ferrero n’est pas le premier fort-en-gueule du football italien. Loin s’en faut. On en a vu d’autres et il en est certainement qui attendent d’ores et déjà en coulisses l’occasion de montrer leurs talents de bonimenteurs. Coutumier des coups d’éclat, il ne fait que reproduire une dominante propre à un milieu qui n’est qu’apparence et cirque médiatique, et où l’on apprécie les effets de manche : Ferrero crée du théâtre dans le théâtre. Là où il se distingue toutefois d’autres fous du milieu, c’est qu’il ne touche jamais aux affaires strictement sportives de son club. S’il tient les cordons de la bourse en gestionnaire expérimenté, il n’interfère jamais dans le recrutement stricto sensu, encore moins dans la gestion de l’effectif. Pragmatisme qu’il synthétise… à sa manière : « Je ne suis qu’un supporter. Le football ? je n’y connais rien ». Fort de cet honnête, bien que théâtral constat, Ferrero pratique l’art de la délégation et s’entoure de compétences reconnues : Pradè, Pecini… Sabatini depuis que ces deux-là, très sollicités, sont partis vers d’autres cieux. Et Giampaolo bien sûr qui, malgré les intempestifs coups de sang du patron, est toujours écouté et a même droit de veto sur le recrutement. C’est le même pragmatisme – le même souci de stabilité – qui l’incite aujourd’hui à négocier une prolongation avec son technicien, alors que nous n’en sommes même pas à mi-championnat.

Le subterfuge d’Hamlet

Il serait tentant de peindre Ferrero en pitre de Commedia dell’arte. Tentant et un poil facile, tant la contradiction entre ses « gestes » et la manière dont il gère effectivement son club semble évidente. Contradiction qui pourrait nous inciter à formuler l’hypothèse qu’il simule la folie pour mieux avancer ses pions, à la manière du jeune Hamlet, dans la pièce de Shakespeare. Ses singeries dans les tribunes du Marassi (qui font la joie des réalisateurs transalpins lorsqu’il s’agit d’égayer les rencontres de Serie A) ne trompent du reste plus grand monde, surtout pas certains tifosi de la Samp qui, las de sa prudence financière, de ses pitreries, et de ses promesses non tenues, croient distinguer les grosses coutures aux jointures du costume. En juin dernier, 200 manifestants se sont ainsi massés devant le siège du club pour hurler en chœur : « Ferrero ne nous représente pas ». Mouvement de contestation circonscrit, que l’actuelle 5ème place du club a provisoirement mis en sourdine mais qui se ravivera sans nul doute si la Samp échoue à nouveau cette saison dans sa quête d’Europe. Dans l’attente, Ferrero reste une énigme enrobée dans une blague un peu grasse. Se contentera-t-il encore longtemps de la Samp, lui, le romain jusqu’au bout des ongles ? S’imagine-t-il une future influence au sein de la FIGC, comme pourraient le laisser penser ces propos, formulés la veille de l’élection de Gravino : « Il faut réformer. Chaque année, nous perdons des millions de spectateurs. La Lega donne 150 millions aux amateurs et nous sommes pourtant en minorité. C’est délirant ». Simple coup de sang ou expression de futures velléités ? Qui sait… « Le monde entier est un théâtre ; et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs », peut-on entendre dans une autre pièce shakespearienne, Comme il vous plaira. Des mots qui entrent en résonance avec la trouble personnalité du Président Ferrero et qui nous incitent à attendre l’acte suivant. Avec impatience.

Michaël Magi



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