Ernesto « Tito » Cucchiaroni : dans l’impérissable mémoire de la Sampdoria

Par Michaël Magi publié le 09 Juin 2019

Saison 1960-1961. Bien avant l’ère Mantovani, la Samp, qui n’a que 15 années d’existence et n’a pas encore atteint l’âge de raison, décroche une quatrième place historique en Serie A. L’un des artisans de cette campagne d’exception est un ailier gauche argentin de 33 ans, chauve, court sur pattes, qui semble accuser presque 10 ans de plus. Son nom : Ernesto Bernardo « Tito » Cucchiaroni.

Prix citron

A quoi ça tient, une entrée dans l’histoire du calcio ? A un citron, en ce qui concerne Cucchiaroni. Saison 57-58. L’ailier gauche argentin, né au sein d’une famille modeste à Posadas, ville du nord-est de l’Argentine, bordant le fleuve Paraná, effectue alors sa deuxième année avec le Milan. Formé au Tigre, auquel il fut arraché à prix d’or par le Boca – avec lequel il ne réussit pas à remporter le championnat en deux saisons – international et vainqueur de la Copa America en 55, Cucchiaroni s’est fait une place de choix dans un onze rossonero qui peine à lancer sa campagne (3 nuls et une défaite avant cette cinquième journée durant laquelle se jouera le derby della madonnina). Le match est, comme souvent, crispé et tendu. A la 54ème minute, Guido Vincenzi ouvre la marque pour l’Inter sur penalty, suite à une faute évidente sur Benito « veleno » Lorenzi ; évidence qui n’empêche pas les tifosi rossoneri de crier au scandale. A quelques encablures du terme, Bernardini balance Schiaffino et l’arbitre du jour, Lo Bello, siffle un autre rigore, mais pour le Milan cette fois-ci. Sévère de l’avis des nerazzurri qui encerclent l’arbitre pour le prier de revenir sur sa décision. Dans la confusion, deux joueurs s’isolent : Cucchiaroni, qui aura la charge d’exécuter la sentence et Lorenzi qui, rincé, demande de l’eau à son banc. Les bidons sont vides : un soigneur lance un demi-citron au buteur interiste. Le reste appartient à l’Histoire : « En marchant avec le citron dans la main, j’ai vu que Cucchiaroni regardait l’arbitre à sa droite, raconte Lorenzi. J’ai instinctivement mis le citron sous le ballon. Les fans de Milan, Mère de Dieu, comme ils criaient : « Le citron, le citron ! » Cucchiaroni s’est élancé et a raté la cible de six mètres. Le match s’est terminé et nous avons gagné 1-0″. La fin du match est un chaos total. Lorenzi court pour se réfugier dans les vestiaires, pris en chasse par des tifosi enragés ainsi que par Cucchiaroni.

Penalty acide pour Cucchiaroni

Prix orange

La suite de la saison ne sera pas meilleure pour le Milan qui achèvera l’exercice à la 9ème place. Plus déchirant, les rossoneri perdront la finale de la Coupe d’Europe des Clubs Champions, en prolongations, contre le Real Madrid (2-3). D’où l’idée de faire un grand ménage, en commençant par un Cucchiaroni pourtant méritant, que la Sampdoria se fera un plaisir de récupérer. Plaisir partagé puisque l’ailier gauche rajeunit et se fait adopter dès la huitième journée de championnat, en inscrivant un doublé dans le derby della Lanterna, qui offre une victoire d’honneur au Doria. Intenable, combattant, dribbleur infatigable et centreur ultra-précis, Tito enfile les passes décisives et les buts (42 en 5 saisons). Avec l’arrivée du suédois Lennart Skoglund en 59 et du buteur Brighenti en 60, il forme l’un des tridents offensifs les plus dévastateurs du championnat. C’est ce trident qui, en 1960 justement, martyrisera la Juventus et permettra surtout à la Samp de finir 4ème de Serie A (meilleur classement de son Histoire à l’époque) : classement qui aurait pu être meilleur si l’équipe avait été aussi intraitable à domicile (14 victoires, 3 nuls, aucune défaite) qu’hors de ses bases (3 victoires seulement). Qu’importe, Cucchiaroni & co. sont les pionniers d’une Sampdoria qui luttera encore pas mal d’années pour apprendre à gagner. En 1963, le premier divin chauve de l’Histoire doriana – en attendant Lombardo qui sera sa réincarnation droitière – tire sa révérence et rentre chez lui. Le peuple blucerchiato ne l’oubliera jamais. Ainsi, quand Tito périra dans un tragique accident de voiture en 1971, en Argentine – accident mystérieux dont il se dit qu’il aurait pour origine la maladie de Charcot – le premier groupe d’ultras créé en Italie (par des tifosi de la Samp), initialement baptisé « Ultras Sant’Alberto », changera de nom pour honorer sa mémoire. Ce nom persiste. Les Ultras Tito Cucchiaroni figurent une mémoire humaine du calcio qui se perpétue de père en fils.

Michaël Magi



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