ENTRETIEN EXCLUSIF : Valentin Pauluzzi, correspondant pour l’Equipe et France Football se livre

Par François Lerose publié le 03 Sep 2018

Valentin Pauluzzi, créateur de Calciomio revient sur son expérience de journaliste, 4 ans et demi après avoir débuté dans la profession. Un entretien exclusif et inédit du correspondant pour le football italien l’Equipe et France Football, pour la première fois sur un média et c’est là où tout à commencé pour lui, sur Calciomio, le site qu’il a créé en 2008 animé par la passion du Calcio. Mais avant tout … petit questionnaire « tu préfères » !

En 2008 tu fondes Calciomio (c’est nous !), à ce moment là tu rêves déjà de devenir journaliste ?

J’en rêvais, comme de nombreux passionnés, mais bien plus jeune. Tu me demandais ce que je voulais faire à 14 ans, je te répondais journaliste sportif, ce n’était pas super original, j’étais même chef de la rubrique sport du journal de mon lycée Jean Racine à Montdidier, c’est dire combien je pesais. Mais au moment où je fonde Calciomio avec Fabrice, j’avais 22 ans, j’étais plus réaliste et en plein dans mon cursus universitaire pour devenir prof d’Italien et je ne tirais vraiment aucun plan sur la comète. En fait, j’avais surtout besoin de régurgiter toutes les connaissances que j’avais emmagasinées pendant des années sur le football italien, les débats sur les forums ne me suffisaient plus, je trouvais que c’était presque du gâchis de dédier autant de temps à une passion sans l’utiliser d’une certaine façon. Ça a commencé avec “acmilan-zone” que je cite toujours avec plaisir, mais j’avais aussi beaucoup à dire ou raconter sur l’ensemble du foot italien, en plus, c’était l’année de mon Erasmus à Venise, j’étais vraiment immergé dans la culture « calcio ».

Pour le site tu réalises un dossier très complet de plus de 40 papiers sur l’affaire du Calciopoli pour prouver et expliquer l’innocence de la Juventus, t’as vécu comment cette histoire et l’ampleur que ça a pu prendre ?

“On réalise”, je n’étais pas tout seul, je tiens à le dire. En fait, je l’ai fait par opportunisme, le Milan battait de l’aile et la Juve redevenait compétitive et je voulais être apprécié par leurs supporters.

Vraiment ?



Non, mais c’est l’avis de pas mal de lecteurs (rires) ! Il ne s’agissait pas de faire une faveur aux juventini, en fait, j’ai eu accès à la contre-information qui se basait tout simplement sur ce qui ressortait du procès de la justice ordinaire, les contradictions, les erreurs grossières et les oublis de l’enquête que vous pouvez lire dans ce dossier, des choses qui décrédibilisent suffisamment cette affaire et qui auraient dû faire la une des médias transalpins qui ont préféré noyer le poisson dans l’ensemble. Je n’ai rien inventé hein, alors maintenant, pourquoi j’y ai consacré autant de temps quitte à passer pour le juventino de service ? On parle d’un procès qui a flingué la vie des nombreux prévenus totalement blanchis, pas d’un simple penalty oublié, mais par superficialité ou antipathie sportive, les suiveurs avertis du football italien ne remettent pas ou peu en cause cette affaire malgré les innombrables zones d’ombre. Pourtant, j’estime qu’il y a trop de choses qui sont ressorties depuis 2006 pour faire semblant de rien.

Maintenant que tu es dans le grand bain, tu fais toujours ce postulat que le football italien n’est pas traité comme il le devrait en France ? (Ce qui est d’ailleurs la raison pour laquelle tu crées Calciomio en 2008)

Il faut rappeler qu’en 2008 le football italien était champion du monde en titre en club (Milan) et en sélection (Italie), ça méritait donc un peu plus d’exposition. Aujourd’hui, la conjoncture est tout autre, il ne faut pas trop prétendre non plus. Maintenant, je ne connais pas les audiences, les ventes, les pages vues sur des sujets “calcio”, et s’il y a vraiment un désintérêt, ça peut aussi venir des lecteurs, pourtant, environ 5 Millions de français ont un grand-parent italien, je ne leur demande pas d’avoir tous la fibre, mais de s’intéresser un peu plus à leurs racines, on apprend beaucoup sur l’Italie à travers son football.

J’imagine que ça a été un immense travail et beaucoup de sacrifices pour en arriver là ?

No pain, no gain, je ne veux pas faire ma causette, j’ai choisi d’entrer dans ce milieu par une porte dérobée, ça allait forcément être plus compliqué. Avec le recul, je m’y dis que j’ai vraiment investi énormément de temps, surtout dans Calciomio, et que j’aurais peut-être dû lâcher du lest de temps en temps. Puis en fait non, chaque initiative a servi à quelque chose dans mon parcours, même les moins utiles, j’en suis convaincu.

Y a eu des moments de doute ? La crainte de ne pas y arriver ?

A chaque upgrade, je n’étais jamais sûr à 100% d’assurer le coup, de répondre aux exigences. Je me souviens de mon tout premier papier pour So Foot Club, c’était sur la Samp’ et les rédacs-chefs l’avaient pas mal modifié. Ça ne m’avait pas vexé, mais je leur ai dit « bon, j’ai pas le level, je ne veux pas vous faire perdre votre temps, vaut mieux arrêter là. » Et eux m’avaient rassuré en me disant que c’était normal, c’était une première, j’allais prendre le pli etc… La radio ce n’était pas évident non plus quand tu commences direct sans aucune expérience. La situation de pigiste est assez angoissante au début, t’es payé à la tâche alors faut être à fond dans l’initiative, ça fout un peu le vertige. Je suis toujours dans cette situation, mais j’ai maintenant une grosse base de collaborations, ce n’est pas une raison de se relâcher mais je suis suis plus tranquille.

A quel moment tu t’es dit, ça y’est je suis passé de l’autre côté de la barrière ?

Y’a des petits moments marquants, la première interview, la première accréditation au stade, le premier reportage, la première carte de presse, mais c’est graduel en fait, et je vais te dire un truc, je ne me sens pas journaliste à tout points de vue. Je bosse seul, de chez moi, je ne vis pas dans une rédaction, je ne fréquente pas assidûment les collègues, je ne suis pas corpo du tout, je ne me sens pas partie intégrante de la confrérie. Et puis, je suis totalement autodidacte, j’ai appris sur le tas depuis mes débuts, j’ai découvert à 30 ans passés des choses qu’un étudiant en première année d’école de journalisme sait déjà. Ce n’est pas une volonté de passer à tout prix pour un mec à part, mais c’est ma situation et ça joue sur mon ressenti.

Tu adoptes une position avec beaucoup de recul, parfois froide mais très lucide sur l’état du football italien dans tes papiers. C’est quoi ta ligne directrice ?

Je ne suis pas là pour refourguer ma came à tout prix et dire que le foot italien est beau, revient au top etc… mais attention, je ne dois pas tomber dans l’excès inverse, être aigri, et voir tout en noir. Reste que je prends plus de plaisir à écrire/parler des dysfonctionnements, mettre un coup de projo sur les choses négatives, et on est servi avec le foot italien. J’aime aussi provoquer des remises en question, titiller le raisonnement de beaucoup de supporters, ça, ça ne passe pas toujours, je le vois sur les réseaux sociaux, les commentaires sous mes articles en ligne ou autre. Le feedback des lecteurs est important, faut aussi se remettre en question mais il ne faut pas se faire influencer. A un moment donné, je me suis même dit : « suis-je trop pessimiste ? » Et là, bim, l’Italie se fait sortir par la Suède. J’ai eu ma réponse.

L’expertise anéantit la passion, t’es d’accord avec ça ?

Je ne pense pas être concerné par ce dilemme, j’ai une approche bien à moi, et ça ne veut pas dire qu’elle est meilleure que celle des autres, après on va encore dire que je suis condescendant. J’ai rangé mon écharpe de tifoso depuis un moment, j’ai tout vécu, tout gagné avec le Milan et l’Italie et la génération que j’adorais. J’en ai rencontré/croisé certains d’ailleurs et suis parfois tombé de haut, donc je suis plutôt désenchanté. Faut faire une distinction, j’aime le sport et le foot dans leur entièreté, mais je ne m’extasie plus trop devant celui mainstream, j’ai moins la fibre, c’est devenu mon boulot aussi, si je peux passer une soirée sans, je ne m’en prive pas, ça surprend même ma femme, c’est dire. Je n’aime pas non plus spécialement parler foot, même avec mes potes, enfin pas sérieusement, les débats sont trop pollués par la subjectivité, donc ça fait vite passer l’envie.

Récemment tu étais sur place pour traiter du drame de Gênes, puis encore avant à Florence pour le décès d’Astori. Des sujets tragiques qui sortent du contexte sportif … Comment t’as vécu ça au sein de ton métier de journaliste ?

C’est un sentiment contrasté, d’un côté tu te sens comme “privilégié” de suivre de près ce genre d’événement, parce que c’est un concentré d’émotions. Les funérailles d’Astori, quand ils sont ressortis de l’église avec le cercueil avec les tifosi qui chantaient, j’ai chialé, je regardais mes collègues, j’étais le seul je crois, je ne sais pas comment ils faisaient pour ne pas craquer. D’un autre côté, tu aurais préféré ne pas devoir venir, et puis, tu te sens un peu voyeur aussi, mais bon, c’est notre métier d’aller sur place, sinon c’est du journalisme wikipedia comme dirait mon patron chez France Foot.

Aujourd’hui si tu devais retenir un papier ou un entretien ? Ce serait lequel ?

Franchement, je ne sais jamais trop quoi répondre à cette question, y’a eu de belles rencontres et de belles surprises, les interviews de joueurs célèbres, c’est gratifiant, mais ça reste assez cadré par les attachés de presse, y’a trop de retenu. Du coup, le plus épanouissant, c’est l’underground. J’avais aimé bosser sur l’histoire d’un prostitué transexuel génois de 70 ans et ancien gardien de but de la sélection militaire italienne pour So Foot, elle m’avait reçu dans sa petite chambre, dans un “carugo” et elle s’était confiée, un parcours difficile, mais elle était heureuse, une leçon de vie.

Celui que tu n’as pas encore fait mais que tu rêves de faire ?

Je pourrais faire ma groupie et sortir les noms des héros de mon enfance, mais comme dit plus haut, tu risques de rester sur ta faim. Après, je cracherais pas sur un Ancelotti, j’ai jamais eu l’occasion de le remercier pour toutes les émotions que j’ai vécues, et lui a l’air vraiment 100 % naturel.

Un petit mot pour la fin à l’équipe de Calciomio ?

J’espère que cette interview a permis d’en savoir un peu plus sur le métier à travers mon parcours, je suis très content d’avoir eu l’opportunité d’en parler car après cinq ans, je peux tirer un premier bilan. D’ailleurs si certains ont d’autres questions, qu’ils n’hésitent pas à les poser sur le forum ou les réseaux sociaux. Je n’oublie pas d’où je viens, ceux qui me lisaient à mes débuts : “savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va”, dit mon vieux papa. Plus que jamais. Stay tuned, Cesco est chaud. Un abbraccio a tutti.

François Lerose

Rédacteur en Chef



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