ENQUETE : Les ficelles de la Bourse

Par Christophe Mazzier publié le 14 Juil 2019

Le 07 mai 2019, l’UEFA proposait de créer une Champions League quasiment fermée pour 2024. Cette nouvelle compétition devrait permettre aux clubs les plus riches du monde d’accroître conséquemment des revenus toujours plus élevés. Plus que jamais football et économie sont étroitement liés. Transfert, droit de « Recompra », clause, merchandising, valeur du titre… Difficile de comprendre tous ces leviers. Aujourd’hui nous allons tenter de dénouer le mystère des lacis financiers. L’idée est de comprendre l’enjeu boursier et de faire un état des lieux dans le monde du ballon rond.

Petit rappel

Une Bourse est un lieu où s’échangent des titres, des actions ou des obligations. Toutes entreprises désireuses d’entrer sur le marché des actions doit faire une introduction en Bourse (IPO en anglais). Lors de cette opération des offreurs et des demandeurs vont s’opposer et déterminer un prix d’équilibre. Le titre, ainsi défini, permettra de déterminer le montant global de la levée de fonds.

Tout d’abord, les offreurs sont les clubs et leur propriétaire. Ils ouvrent leur capital au public, autrement dit, ils permettent à des personnes ou des groupements de personnes d’entrer dans le capital de l’entreprise. Ces levées de fonds permettent aux sociétés émettrices d’augmenter leur capacité financière. Cette nouvelle manne doit aider à développer les infrastructures, accroître la liquidité ou d’éponger des dettes. Le club qui fait appel aux marchés financiers ne va toucher cet argent qu’au début de l’introduction boursière.

Du côté des demandeurs ou des acquéreurs, elles donnent la possibilité à ceux qui les possèdent d’acquérir des petits bouts de propriété d’un club lors de l’introduction. L’intérêt de posséder une part d’une entreprise pour le quidam est de bénéficier de dividendes à la fin d’un exercice comptable (en général le 30 juin pour le football), de faire fructifier son patrimoine (soit obtenir des profits en vendant/achetant des titres), et d’avoir la possibilité de participer à la vie du club (lors des Assemblées).

Souvent nous entendons parler de valorisation d’une équipe sur le marché, de titres au plus haut etc. Ces cours à la hausse ou à la baisse n’intéressent que les actionnaires. Plus il y a d’acquéreurs, plus le titre augmente. Et inversement si personne ne mise sur une évolution profitable.

Etat des lieux : l’exemple de la Juventus

Aujourd’hui, 22 équipes européennes sont répertoriées par le Stoxx Europe Football, l’indice qui recense les sociétés de football cotées sur les places boursières européennes. Trois équipes sont italiennes : La Lazio, pionnière en Italie, qui leva pour 66,6 millions de dollar en 1998, puis l’AS Roma en 2000 (63,9 millions) et la Juventus en 2001 (128,6 millions). Ci-dessous vous pouvez retrouver l’ensemble des équipes cotées en Europe (Fig.1).

Fig. 1 : Les sociétés référencées au Stoxx Europe Football.

En 2003, sur les 37 équipes cotées, 24 étaient anglaises. Aujourd’hui elles ont disparu comme peau de chagrin. Plusieurs facteurs expliquent ce désamour. Des rachats par des propriétaires étrangers (Abramovitch à Chelsea par exemple), des résultats financiers en dent de scie liés à des fluctuations trop dépendantes de facteurs extérieurs : victoires, rumeurs de transfert, blessures etc.

Par conséquent, les prophéties autoréalisatrices, intrinsèques aux marchés financiers, amènent des oscillations de prix de l’action. Celles-ci sont totalement déconnectées de toute rationalité économique. Si l’on pense qu’un titre va augmenter, le comportement moutonnier des acquéreurs va aller dans le sens de l’achat de ces actions et inversement. Ce phénomène a pu être identifié lors des rumeurs Guardiola qui ont fait monter les cours ; lors de la veille de l’officialisation de Sarri, les cours ont diminué, pour augmenter conséquemment le lendemain de son intronisation ; l’acquisition de Ronaldo a accru le cours de l’action de +15% en 5 jours et le titre est passé de 0,67 € le 02/07/2018 pour atteindre 1,67 € le 19/09/2018 (Fig. 2).

Fig. 2 : Le cours de l’action de la Juventus lors des 5 dernières années (Les Echos)

La Juventus, première capitalisation européenne, a un titre qui s’échange autour de 1,50 euros pour une capitalisation de 1,5 milliards d’euros. En 5 ans, le titre de la vieille Dame a augmenté de 555 % ! Mais lors de son introduction, le 20 décembre 2001, il atteignait les 3,70 €. Sa valeur s’est littéralement effondrée de 240 %. Paradoxalement, les cours n’auront jamais été aussi hauts que depuis l’arrivée de Ronaldo mais le résultat négatif empêche la redistribution de dividendes (Fig. 3).

Fig. 3 : Les comptes de la Juventus qui mettent en lumière le résultat négatif du club (Les Echos)

Fort de cette valorisation, à l’issue de l’année dernière, le titre de la Juventus est entré dans le FTSE MIB. Cet indice italien référentiel réunit les 40 plus grandes valeurs cotées à la bourse de Milan. Pour la petite histoire, cette intégration coïncide avec l’exclusion de la Mediaset et de la Banca Mediolanum, contrôlées par la Fininvest de Berlusconi. Comme un passage de relais entre le nouveau et l’ancien monde.

Fin des introductions en Bourse ?

Tout d’abord, une introduction en Bourse dilue le capital entre de multiples détenteurs de capitaux. Il se pose, alors, la question du lien et de l’opposition entre un propriétaire identifié et personnifié, et des détenteurs atomiques capitalistiques dont l’objectif est de générer des profits. Ainsi l’image que l’on souhaite donner du club est à prendre en considération.

Très souvent les médias nous assènent des titres record, des capitalisations record… Or ces données n’ont aucun impact sur la valeur économique d’une équipe. Une capitalisation n’a de sens qu’à partir du moment où le club décide de vendre l’ensemble de ces actions à un instant donné. Néanmoins, une très faible valorisation serait très mauvaise pour l’image du club et pour ses salariés. Ce facteur émotionnel n’est pas à négliger même s’il n’est pas circonscrit à des faits économiques.

De nos jours, l’introduction sur les marchés boursiers semble avoir du plomb dans l’aile. Peu de club utilise cet outil. Et le succès connut lors des années 90 n’est plus qu’un lointain souvenir. De nouveaux investisseurs composent le paysage capitalistique dans le football. Des nouveaux riches rachètent des clubs. Les fonds de pension agissent en tant que principal actionnaire. La nouvelle finance suit d’autres paradigmes.

Christophe Mazzier



Lire aussi