EDITO : D’insensible à indomptable

Par François Lerose publié le 13 Mar 2019

La liesse et la stupeur n’ont eu d’égal que la déception et la perdition. Ces émotions mélangées, fruits d’un arbre bien-nommé Champions League, se sont entrechoquées  à l’Allianz Stadium de Turin hier soir pour une soirée folle de fin d’hiver, de celles dont on commence à avoir l’habitude, depuis que la tradition a été votée à l’unanimité par les Catalans et les Parisiens il y a un peu plus de deux ans. Remonter deux buts à l’Atletico, sans en prendre un et se qualifier, tel était le pari d’une Juventus qui avait pris le risque d’exposer au monde entier sa communication engagée et risquée sur les réseaux sociaux. A la 90ème minute, lors du coup de sifflet final libérateur pour tout un peuple, l’obscénité de l’allégresse avait changé de camp, mais l’insanité des images était encore plus forte.

Et si tout était parti de ce geste peu classieux de Simeone ? Sujet à tant de polémiques et qui a pu nourrir bien malgré le coach argentin désormais risée du web, les envies de revanche des turinois ? Des Turinois hagards au match aller comme le reste de la saison d’ailleurs. Il a suffi d’une entame de match folle, avec une intensité jamais atteinte pour les hommes d’Allegri et pour des tifosi qui ont transformé leur place de cinéma en une place pour un match de foot, un combat, une guerre qui n’en était qu’à la trêve. Il était temps que ce peuple comprenne qu’il n’était pas venu, comme le dirait Allegri « au cirque« , mais bien dans une arène. Chiellini en symbole de ces gladiateurs blancs et noirs, avait à nouveau 28 ans, libéro d’un soir et grand monsieur d’une soirée que personne n’oubliera, à une seule condition. Aller au bout. Si des nations ont pris l’habitude de célébrer la victoire à la mi-temps, la Juventus n’avait pas accepté sa défaite à mi-chemin. Trop orgueilleuse et prétentieuse par moment, la Vieille Dame a su muter. De son arrogance, à des fins plus nobles, qui s’est enfin transformée en persévérance à son style de jeu sans impact, devenu intraitable, c’est dans tous les compartiments que la Juventus a su priver d’oxygène une équipe de Madrid qui en était saoule depuis l’aller.

Si les Turinois n’auront que trop rarement trouvé la faille dans l’axe, la lumière est venue d’un homme. Et il serait aussi injuste d’occulter sa prestation en faveur du collectif, que d’occulter tout le reste à son profit. Cristiano Ronaldo a surgi. Deux coups de tête venant de centres pourtant admis par une défense espagnole qui avait pris le parti de laisser des espaces sur les côtés, puis un penalty obtenu grâce à un numéro de soliste de Bernardeschi. 100 millions la soirée, ça valait le coup l’air de rien, en attendant la suite. La Juventus s’est muée en championne le temps d’un soir, grâce au triplé d’un homme, grâce à un Allegri que moi même je pouvais remettre en cause par moments, grâce à un Spinazzola qui va vite pousser Alex Sandro dans le prochain avion, grâce à tout un peuple.

Savourons ce moment pour l’Italie du foot, mais il faudra très vite passer à la suite. Car tous ces qualificatifs glorieux n’auront de sens qu’au moment de l’aboutissement final. Celui que la Vieille Dame n’a jamais atteint depuis 1996. Ce n’est « qu’une qualification » pour les quarts de finale aujourd’hui. Car tout le monde le sait, un coup d’éclat sans trophée au bout, restera quoi qu’en disent les puristes du beau jeu et du souvenir, une gloire oubliée et dissimulée dans un océan de défaite. L’histoire ne retient que les vainqueurs, c’est une réalité. La Juventus a écrit les premières pages. Il faut maintenant terminer le livre, une bonne fois pour toute et ne pas s’arrêter au moment triste de l’histoire où « l’insensible » vient achever vos rêves.

François Lerose

Rédacteur en Chef



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