DOSSIER : Le racisme territorial dans les stades italiens et le fléau de la rivalité nord-sud 2/2

Par Nicolas Soldano publié le 22 Oct 2018

Deuxième partie de notre dossier sur le racisme territorial et l’opposition nord-sud dans le football italien…

« Naples, c’est en Afrique »

Parmi les cibles des différents chants à connotation raciste, le Napoli est souvent considéré comme le mouton noir de la botte. Sa représentation du club phare de l’Italie du sud, pauvre mais fière, entraîne une certaine cristallisation de la rivalité nord/sud avec certains autres clubs, notamment avec la Juventus, son ennemi intime, représentant de « la puissance du football national et du riche empire Fiat ». Une cristallisation qui peut même parfois prendre forme sur ses terres, puisque suite à l’exode rural qui a touché le pays dans la première moitié du vingtième siècle, beaucoup d’italiens du sud ont émigré dans un nord plus prospère, capable de leur donner des emplois, notamment dans les usines. Un mouvement migratoire qui a petit à petit débouché sur une réelle tendance à choisir de supporter le club de la ville d’adoption, celle qui a permis la survie. Phénomène notamment observable en Sicile où se sont multipliés de plus en plus de fans clubs juventini depuis un demi-siècle. Un peu à l’image d’un « King of the north » (ou plutôt du « south » pour le coup…) le SSC Napoli est donc sans cesse tancé par ses rivaux, et parfois par ses pairs. Christian Bromberger, toujours dans son livre : Le match de football, Ethnologie d’une passion partisane, relate ce ressenti palpable déjà à la fin des années 80 :

« Naples s’agrippe d’autant plus à son identité qu’elle est méprisée par les autres villes et se sent érigée en bouc émissaire par un Nord prospère et arrogant. Il est vrai que les déplacements de l’équipe dans les cités septentrionales suscitent une floraison de slogans, d’inscriptions xénophobes qui dépassent les règles du jeu rhétorique de la diabolisation conventionnelle de l’adversaire. »

Effectivement, il explique que les napolitains sont généralement accueillis à Milan, Turin, Udine ou Vérone par des banderoles souvent « spectaculaires », souvent liées au fait que pour certains, tout ce qui se trouve en dessous de Rome, « c’est quand même déjà un peu l’Afrique« . Florilège. « Forza Vesuvio ! » (« Allez le Vésuve ! »), « Terremoto ritorna di nuovo ! » ( » Tremblement de terre, reviens ! « ) et, variantes plus dégradantes, « Benvenuti in Italia ! » (« Bienvenue en Italie ! »), « Napoletano, aiuta l’ambiente, lavati ! » (« Napolitain, contribue à la sauvegarde de l’environnement, lave-toi ! »), « No alla vivisezione, usiamo i Napoletani ! » (« Non à la vivisection, utilisons les Napolitains ! »), « Con ebrei anche i Napoletani ! » (« Avec les Napolitains comme avec les Juifs ! »), etc. Ce qui provoque évidemment des chants tout aussi vindicatifs du côté napolitain, d’abord sur l’éloge, voire l’auto-glorification d’eux-même et de leur culture : « Napoli campione di calcio, cultura e civiltà » : (« Naples champion de football, de culture et de civisme »); et envers les autres équipes : « Veronaids » (« Vérone sida »),  « Contro massoni, corruttori, venduti, sfruttatori e nazisti  » (« Contre les francs-maçons, les corrompus, les vendus, les exploiteurs et les racistes »). Un ping-pong incessant qui ne semble pas faiblir.

A l’entrée du San Paolo des policiers vérifient que les banderoles et étendards ne portent pas d’inscriptions xénophobes ou racistes. (Naples. mars 1990, photo C. Bromberger)

Un racisme à deux visages

Effectivement, il n’y a qu’un pas. Certains chants racistes débordent parfois sur du racisme ethnique, stigmatisant certains joueurs pour leur couleur de peau. Le racisme le plus tristement célèbre, surtout de l’autre côté des Alpes où l’on jouit d’une bien mauvaise réputation. Il faut parfois comprendre que ce racisme est souvent le prolongement d’une rivalité puisant dans un racisme territorial prédominant, et pas systématiquement prioritairement envers une couleur de peau. Comme par exemple, toujours lors du derby de Turin de 1990, lorsque les tifosi juventini insultent le joueur brésilien du Torino pour sa couleur de sa peau « Junior, lavati con Lip ! » (« Junior, lave-toi avec Lip » , une marque de lessive), pour répondre aux tifosi du Toro qui insultaient un joueur de la Juve pour son appât du gain : « Serena, puttana, l’hai fatto per la grana ! », (« Serena, putain, tu l’as fait pour le blé ! », l’avant-centre ayant quitté le Torino pour la Juventus, acte de trahison suprême pour la tifoseria granata).

Il apparaît que cela devient dans certains cas un prétexte comme un autre pour atteindre l’équipe adverse, alors même que les tifosi qui chantent ces propos éthnophobes adulent certains joueurs d’origines similaires dans leur propre équipe. Une situation forcément totalement grotesque comme lors du dernier match Juventus-Napoli mentionné dans l’article précédant, où des chants négrophobes ont été chantés à l’encontre de Koulibaly alors que Matuidi était titulaire ce jour là pour la Juve… pour lequel les ultras ont inventé un chant à sa gloire ! Même histoire dans les années 2000 où Seedorf avait été insulté par les supporters du Milan AC quand il était à l’Inter, puis insulté par les supporters de l’Inter quand il avait rejoint le Milan. Alors même qu’il était à chaque fois défendu à plein poumon par ses tifosi dans les deux clubs.

Balotelli durant son passage au Milan réagissant à des chants racistes en mimant un « chut » aux supporters qui l’insultent 

Lorsque la sociologie et l’ethnographie se penchent sur la question

Si l’on se base sur les travaux d’Alain Ehrenberg ou plus récemment de Marie Poinsot, le football n’est au final qu’un miroir social, un reflet sociétal qui explique logiquement l’exacerbation de positions territorialistes, renforcées donc par les rivalités sportives en Italie. Pour Patrick Mignon « le plaisir pris au football vient du fait qu’il mobilise les valeurs qui sont constitutives des sociétés modernes, et qu’il exprime les tensions provoquées par la mise en œuvre de ces valeurs« . Pour Bromberger ces « passions collectives […] révèlent brutalement et désignent, grossissent, voire anticipent des lignes de force qui traversent le champ social. » Et si, par leurs clameurs et leurs banderoles, les militants des stades amplifient, et même anticipent, les crispations politiques, c’est, dans la plupart des cas, davantage pour s’en servir que pour les servir. Ce qui peut expliquer parfois cette « négrophobie choisie » vu ci-avant, simple élément supplémentaire pour certains groupes de supporters, dans un contexte médiatique où les confrontations réclament toujours plus de discrédit de l’adversaire. Visionnaire (ses propos dates des années 90), Bromberger exprimait également un problème encore central aujourd’hui, le « durcissement » de ces stigmatisations territoriales qui traduisent « tout à la fois une crispation de l’antagonisme entre le Nord et le Sud, dont témoignent les succès électoraux des ligues régionales dans les provinces septentrionales. »

Pour conclure et en ouverture, la question qui se pose est celle ci : le football est-il vraiment une fabrique de violences multi-faces, ou bien un simple porte-voix d’une raisonnance bien plus large ?..

Nicolas Soldano

Rédacteur



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