CALCIOSTORY : Lazio-Juventus 1979, la victoire en pleurant

Par Michaël Magi publié le 04 Nov 2019

Le 4 novembre 1979, la Lazio reçoit la Juventus. Une semaine après l’assassinat d’un supporter biancoceleste, Vincenzo Paparelli, en marge du derby romain.

Vies brisées

Ce 28 octobre 1979, ce n’est pas seulement la vie d’un suporter laziale qui se brise. Ce sont aussi celles de sa femme, qui se brule la main en tentant d’arracher la maudite fusée, venue des tribunes giallorosse se planter dans son œil droit ; de son frère à qui il a chipé son abonnement et qui peste parce que ce larcin l’oblige à suivre le derby de son salon ; des deux fils de 8 et 14 ans que cet homme simple de 33 ans laisse derrière lui. Mais c’est aussi celle d’un supporter romanista de 18 ans, Giovanni Fiorillo, coupable d’avoir tiré ladite roquette vers la curva ennemie, sans réelle volonté de blesser quiconque et qui partira en cavale des mois durant, ne cessant de téléphoner à la famille de Paparelli pour obtenir un pardon qu’il ne s’accordera jamais lui-même. Ce derby d’il y a 40 ans restera dans les mémoires comme celui d’un drame collatéral. Quoiqu’ait pu en dire les responsables politiques, venus au chevet du défunt, ou d’articles de presse simplistes.

Nous parlons certes là d’une autre époque : où l’on pouvait faire jouer un derby, une petite heure après la survenance d’un drame. « Quand je suis allé vers la curva pour aller parler aux fans, justifie Pino Wilson, le capitaine laziale, je leur ai demandé de nous laisser jouer. C’était la meilleure façon d’honorer la mémoire du défunt. Sinon, je pense que nous aurions risqué une tragédie plus grave encore. » C’est la même philosophie qui conduira les officiels à faire jouer la finale de la Coupe des Champions, 5 années plus tard, au Heysel, sur un charnier encore fumant.

Le derby renverra du reste les deux équipes romaines, dos à dos, ruminer leur traumatisme, sur un nul dont plus personne ne se souvient. Comme plus personne ne se souvient de l’autorete de Francesco Rocca ou du but égalisateur, inscrit par Pruzzo. Pas davantatage d’une deuxième mi-temps stérile, jouée dans une atmosphère irréelle, par des joueurs liquéfiés, que les discours du Président de la Lazio, Dino Viola, n’ont logiquement pu remobiliser : « J’ai parlé aux garçons avant et pendant la pause. Je les ai exhortés à rester calmes, même si c’est difficile pour tout le monde dans ces moments-là. Ce qui s’est passé est inouï… quand vous pensez que vous deviez aller au stade pour prendre du bon temps… »

Paparelli, Paparelli…

Lorsque la Juve se déplace, une semaine plus tard, à l’Olimpico, l’aspect sportif apparait donc naturellement au second plan. Le peuple laziale a le coeur lourd. Les funérailles de Paparelli, auxquelles ont assisté des milliers de personnes, se sont déroulées 4 jours plus tôt et sont encore dans tous les esprits. De même que la Une du quotidien Il Tempo, représentant Paparelli, inerte, allongé sur le sol, le visage réduit à l’état de bouillie. Des fouilles, menées après la rencontre, ont permis à la police de saisir un stock impressionnant d’engins pyrotechniques. En parallèle, c’est donc le procès d’un calcio de plus en plus violent qui est fait. Aldo Sbaffo, Président de la structure qui coordonne les groupes de supporters giallorossi, tentent toutefois de faire bonne figure : « Nous contrôlons une grande partie de la curva, mais nous ne pouvons pas surveiller tous les recoins du stade. Nous collaborons avec les autorités et avons obtenu des résultats concrets. Bien que les deux coupables ne soient inscrits dans aucun groupe, nous avons entamé un dialogue avec des franges extrémistes. Évidemment, nous communions tous avec la famille du défunt. »

La Juventus se présente cependant à Rome, obnubilée par ses problèmes domestiques. Le onze de Trapattoni, en panne d’inspiration, ne semble pas encore rodé, à trois jours de retrouver la modeste équipe bulgare de Beroe, en match retour de Coupe des Coupes, qui l’a battu contre toute attente au match aller. Embarrassant. Plus embarrassant encore : cette onzième minute qui décidera du match. La Lazio obtient un coup franc côté droit, à l’entrée de la surface de réparation. Celui-ci atterrit sur Aldo Nicoli, dont la tête piquée, repoussée par Zoff d’un réflexe de classe, rebondit sur Vinicio Verza. Autorete. Le stade exulte. La curva nord scande « Paparelli, Paparelli », tandis que les joueurs, portant le brassard noir du deuil, lèvent les bras vers le ciel. La Juve étale ses problèmes de jeu. Peine, piétine, à l’image d’un Bettega diminué par une blessure à la cheville, butant sur une défense Laziale courageuse…

Si après la pause, la Juventus domine enfin, mettant sous l’éteignoir les deux attaquants biancoceleste, Giordano et Garlaschelli, elle ne parvient pas à renverser la situation. Pino Wilson, capitaine-vengeur, colmate toutes les brèches. Même l’entrée de Cabrini n’y fera rien. En dépit des palabres d’après-match du Trap qui affirme :« si nous avions joué l’intégralité du match comme nous avons joué les 20 dernières minutes, nous n’aurions pas perdu », la Lazio empoche 3 points qui dépasse de loin le cadre sportif. Ce que Viola, ex-bianconero rancunier et milieu à tout faire de l’époque, résume implacablement : « Cette victoire est pour Paparelli. Contre la violence qui gangrène le foot. Et contre une Juve qui n’a pas cru en moi… » Ironie de l’histoire, en dépit du courage de ses joueurs, la Lazio, comme le Milan, sera cette saison-là, reléguée en Serie B, dans le cadre du Totonero… Mais cette victoire, quant à elle, ne serait pas vaine ; elle serait celle de Paparelli pour l’éternité.

Michaël Magi



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