CALCIOSTORY : La folle traversée de l’Atlantique de la Nazionale 1950

Par Michaël Magi publié le 04 Juin 2020

Le 4 mai 1949 représente, aujourd’hui encore, le plus grand traumatisme de l’Histoire du calcio. Le crash qui décime ce jour-là l’intégralité de la grande équipe du Torino (à l’exception de Sauro Tomà) et brise l’ossature de la Nazionale – Bacigalupo, Mazzola, Ballarin, Maroso figurent parmi les disparus – unifie toute l’Italie dans la tristesse et l’effroi.

Le retentissement est ancré si profondément que la Fédération Italienne, soutenue par plusieurs joueurs, se refuse un an plus tard, à faire voyager la squadra azzurra en avion jusqu’au Brésil, dans le cadre de la Coupe du Monde. C’est ainsi une Nazionale meurtrie, qu’un sort tragique a privé de ses étoiles, qui traversera l’Atlantique, à bord du Sises, un paquebot de 16.000 tonnes. Au lieu des 35 heures de voyage prévus par avion, l’épopée tragi-comique durera 15 jours.

La légende des ballons perdus en mer

Le badauds se sont massés pour saluer la Nazionale, double championne du monde, sur les quais du port de Naples. Mais ce n’est pas d’un cœur léger que les azzurri embarquent sur le bateau qui doit les emmener au Brésil. Ce sentiment de pesanteur qui écrase la Nazionale, rien ne semble en mesure de l’alléger. Ni la perspective de jouer une compétition mondiale ; ni ce déjeuner officiel, à Rome, avec le sous-secrétaire d’Etat Giulio Andreotti, qui a plongé la majorité des joueurs dans un état de torpeur. Le premier match de l’Italie est prévu le 25 juin contre la Suède. Hormis une halte, prévue à Las Palmas, pour jouer leur seul match de préparation, les joueurs devront se débrouiller avec les moyens du bord pour préparer leur corps aux exigences d’une compétition mondiale.

En dépit d’une privatisation du pont supérieur, le Sises ne laisse que peu de possibilités. C’est ainsi médusés que les autres passagers du paquebot assistent chaque jour à l’entrainement burlesque de la squadra. Parmi ces témoins, le journaliste Gianni Brera qui romantisera comme à son habitude les faits. Toujours est-il que dans de telles conditions, les jeux avec ballon tournent court ; la maladresse des uns conjugués aux vents défavorables épuisent le stock en quelques jours. Tous les ballons, les uns après les autres finissent en mer. Les joueurs n’en verront plus d’autres que ces Medecine Balls, énormes et grotesques, qui servent aux exercices de musculation. Pour se distraire, les azzurri se rapatrient sur les cartes, les parties de ping-pong, de volley ou de Piastrella. Pour ceux, tout du moins, qui parviennent à vaincre le mal de mer.

Carnavaaaaaal

Privés de ballon, sur un espace aussi réduit, les Azzurri souffrent surtout d’ennui. Et d’une compréhensible sensation d’étouffement. La scoppa, les séances physiques, les exercices tactiques lunaires, les marches imposées sur le pont ne sont pas de nature à lever les doutes d’une équipe qui porte encore le deuil. C’est en conséquence affaiblis que les joueurs débarquent à Santos. Portant seuls leurs bagages… Quoique surpris par l’accueil passionné de plusieurs milliers d’oriundi qui leur regonflera momentanément le moral.

Car, ce choix désastreux de privilégier la voie maritime en entrainera d’autres. Une séance d’entrainement quasi militaire, fera définitivement sombrer les joueurs, selon Gianni Brera. Pire, les joueurs font une nuit blanche forcée le 24 juin, veille de leur premier match. La faute aux célébrations de la Saint Jean, décrite par Eugenio Rovelli, dépêché par la Gazzetta, comme « une fantasmagorie de lumières et de couleurs mais malheureusement aussi de clameurs, pétards et feux d’artifice gardant tout le monde éveillé jusqu’aux premières lueurs de jour ». Cette nuit moite et interminable, la Nazionale, qui résidait aux mêmes étages qu’une troupe de danseurs argentins déchainés, aurait pu se l’éviter… si les responsables n’avaient pas décliné l’invitation d’un riche oriundo, proposant d’offrir à ses compatriotes de cœur la jouissance d’une immense ferme, offrant toutes les commodités, à l’écart de l’agitation urbaine.

Veni, vidi, perdidi

La Nazionale ne peut pas gagner. Trop d’éléments contraires se liguent contre elle. Même la formule semble jouer contre elle. La voilà en effet dans un groupe bâtard. Minuscule tournoi à 3, suite au forfait de l’Inde qui avait quelques semaines auparavant exigé de jouer ses matchs pieds nus ; requête évidemment refusée par la FIFA. Ce qui fait du premier match contre la Suède un match couperet. Un match couperet qu’elle ne peut gagner.

Les Azzurri le joueront avec courage même mais le coeur à sec. A l’image du milieu milaniste Carlo Annovazzi qui témoignera plus tard : « Il y avait en moi quelque chose d’indéfinissable qui ne me permettait pas de jouer comme je l’aurais souhaité : mon corps ne répondait plus aux instructions de mon cerveau. » Riccardo Carapellese, rappelé en renfort par le Torino en 49 juste après la tragédie, ouvre certes le score. Comme un symbole. Mais les Azzurri ne trouveront pas les ressources pour contrer une Suède qui se fera pourtant étriller par le Brésil, plus tard dans la compétition.

Une question d’honneur

Défaite 3 buts à 2, la Nazionale joue son deuxième et dernier match pour du beurre contre le Paraguay, puisque quelques jours plus tôt, Suédois et Paraguayens se sont quittés sur un match nul (2-2) qualifiant de facto les bleus et jaunes. La belle victoire de la Nazionale contre le Paraguay ne sera donc qu’un beau, même si inutile, sursaut d’honneur. Carapellese, encore lui, inscrit le premier but dès la 12ème minute, seul face à un but déserté. Le trequartista de la Fiorentina, Pandolfini double la mise.

Le retour d’une équipe sur les rotules se fera ironiquement en avion. En catimini. Ce qui fit dire à Amedeo Amadei, qui réfuta d’ailleurs plus tard la légende des ballons perdus en mer : « Je suppose que nous en avions fini avec les bateaux… »

Michaël Magi



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