CALCIOSTORY : Italie-Bulgarie 2004, la victoire en pleurant

Par Romain Simmarano publié le 23 Fév 2019

A l’Euro 2004, comme au Mondial 1982, l’Italie débute sa campagne par deux matches nuls. Face au Danemark, un 0-0 sans relief précède un 1-1 face à la Suède de Zlatan Ibrahimovic. Dans ce contexte, l’Italie doit impérativement s’imposer dans son troisième match face à la Bulgarie. Dans le même temps, Suédois et Danois ne doivent pas se séparer sur un 2-2 ou tout autre résultat nul supérieur, car il éliminerait d’office les Italiens. Au coup d’envoi, tout semble possible. Retour sur un épisode terrible de l’histoire de la Nazionale.

La partie de la peur

Du côté italien, personne n’est vraiment serein. Le niveau affiché lors des deux premières rencontres ne rassure guère, et le sélectionneur Trapattoni peine à trouver la bonne recette. L’effectif à sa disposition est pourtant superbe. Les noms de cette génération impressionnent encore : Buffon, Del Piero, Nesta, Cassano, Zambrotta, Pirlo, Materazzi, Vieri font partie des 22 et préfigurent déjà le triomphe de 2006. Mais en 2004, l’ambiance n’est pas du tout à la fête. L’Italie sort de dix années d’échecs, de malchance et de malheur. En 1994, les larmes de Baggio avaient succédé à l’espoir d’une quatrième étoile. En 1996, l’Italie sort piteusement d’un groupe accessible, derrière la Russie. Puis, en 1998, c’est la France qui met fin aux espoirs transalpins dans une ambiance irrespirable. En 2000, ce sont encore les Français qui renversent la Squadra Azzura jusqu’au bout de la nuit de Rotterdam. Enfin, en 2002, l’injustice se mêle à la corruption pour favoriser la qualification de la Corée du Sud en huitièmes. Ainsi, au moment de se présenter face aux Bulgares, cette génération d’étoiles craint d’encore faire pâlir l’astre italien. Di paura il cor compunto, « de peur le coeur serré », comme dans la Divine Comédie chez Dante.

1ère mi-temps : l’Italie au bord du précipice

La trouille au ventre, nos Azzurri jouent complètement crispés. A plusieurs reprises, certains joueurs s’étaient risqués à menacer Suédois et Danois en cas d’arrangement à l’amiable. Car si les deux équipes s’accordaient sur un match nul 2-2, elles s’assureraient d’office une qualification commune. Mais l’Italie ne joue même pas comme si elle voulait l’emporter, moindre des choses pour espérer voir les quarts. Jusqu’au bout de la première mi-temps, l’Italie déjoue, et finit par encaisser un but sur penalty. Une faute, grotesque, signée Marco Materrazzi. Celui qui sera propulsé au rang de héros national deux étés plus tard est alors fautif d’un ceinturage inutile et flagrant. La Bulgarie ouvre le score dans la stupeur générale. Pendant ce temps, c’est un Italien d’adoption, le Milanais Jon Dahl Tomasson, qui a ouvert le score. Le Danemark mène 1-0 à la mi-temps, et l’Italie est virtuellement éliminée. Les commentaires fusent, les supporters craquent: comment espérer quoique ce soit de cet Euro si l’on se montre incapable de battre les Bulgares ? A quoi bon craindre un arrangement à la scandinave si l’on ne fait même pas l’essentiel de son côté ? L’Italie tangue et le vestiaire de Trapattoni tremble.

2ème mi-temps: A la recherche du temps perdu

Dans ce vestiaire, il y a un homme qui gamberge. Le numéro 15 de la sélection italienne, l’enfant terrible de Bari, Antonio Cassano, ronge son frein. Titularisé par son entraîneur, le jeune et impétueux attaquant croit en son étoile. Et dès le retour des vestiaires, c’est son enchaînement avec Zambrotta, sur le côté gauche, qui fait mouche. En effet, après un superbe une-deux, sa frappe sur la barre rebondit, retombe, et grâce à une faute de main du portier bulgare, finit propulsée par Simone Perrotta dans les filets adverses. Antonio le déclencheur, Antonio le constructeur, mais toujours pas Antonio le finisseur. Et pourquoi pas Antonio le sauveur ? Il reste alors 42 minutes aux Italiens pour aller arracher leur qualification ! Cassano se montre intraitable, parfois jusque dans l’exagération. Tout porte à croire que ce jour sera son moment de gloire, celui qui fera de lui le pourfendeur du signe indien de la Nazionale. Mais la mi-temps est longue, et le but tant attendu ne vient pas. Dans l’autre partie, la Suède égalise avant que Tomasson ne frappe de nouveau à la 66ème minute. 2-1 pour les Danois, 1-1 entre Italiens et Bulgares. L’Europe retient son souffle.

Le dénouement: la tragédie d’Antonio Cassano

A Guimaraes, où la sélection italienne a pris ses quartiers quelques jours auparavant, tout le monde y croit. Alors qu’il ne reste que quelques secondes dans le temps règlementaire, le quatrième arbitre soulève son panneau: 5 minutes. 5 minutes d’espérance, 5 minutes d’effort, durant lesquelles plus rien n’existe d’autre que l’espérance d’un but italien. A chaque toucher de balle, les tifosi retiennent leur souffle.Et sur la dernière offensive, sur l’ultime espoir, sur l’ultime centre qui lui parvient, Antonio Cassano réalise son rêve d’enfant. Il marque. D’une superbe frappe en pleine lucarne, d’ailleurs, qui rappelle comme en miroir le cauchemar de Trezeguet, 4 ans plus tôt. Cassano est enfin le sauveur que tout un peuple attend. Et son visage enfantin, joyeux, irradié par la joie, se jette vers les siens, sur le banc italien. Où ne l’attend, finalement, que la plus grande déception de sa carrière. Les Suédois, sur une bien étrange faute de main du gardien danois, ont égalisé. 2-2, sortie sans gloire pour l’Italie. Qu’importe ce but qui aurait pu façonner si différemment la carrière de Cassano, qu’importe cette courte joie passagère. Le rideau tombe, tout le stade était au courant, et à l’exception des onze garçons sur le terrain, personne n’a vraiment eu le coeur de fêter ce but. Cauchemar intégral.

2004, prologue essentiel de 2006

Trop, c’est trop ! A chaque compétition depuis 1998, l’Italie semble la victime préférée des coups du sort, des manipulations et des tragédies. D’autres articles très documentés et sérieux ont évalué la probabilité d’un arrangement, ce soir là. Ce n’est pas ici l’objet de ce récit personnel. Car à ce moment précis, ce soir-là, se forge dans tant de foyers italiens de nationalité comme de coeur un sentiment d’écoeurement furieusement puissant. Une colère sourde, une fatigue morale de voir le destin s’acharner sur une Nazionale magnifique et pourtant toujours perdante. Et c’est ce sentiment amer qui forge l’aventure de 2006, qui l’explique merveilleusement bien. C’est ce sentiment, jamais compris par le reste du monde, qui sublimera deux ans plus tard ce succès acquis malgré le destin, et même contre lui. Il faut bien comprendre cela. 2004 éclaire 2006, parce que 2004 comporte dans sa tragédie le condensé de toutes les précédentes. Et s’il y avait un intérêt à vous raconter cette histoire avec tant de coeur, c’est bien aux fins d’une leçon: ce sont les défaites les plus cruelles qui subliment les plus grandes victoires.

 

Romain Simmarano

Rédacteur



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