CALCIOSTORY : Ce Juventus-Cagliari qui décida du Scudetto 1970

Par Sébastien Madau publié le 02 Nov 2018

La Juventus et Cagliari s’affrontent ce samedi 3 novembre 2018. Les confrontations entre les deux équipes ont souvent gardé une saveur particulière. Pour des raisons historiques (les deux régions formaient le Royaume Piémont-Sardaigne jusqu’en 1861), économiques et sociales (des milliers de Sardes ont immigré à Turin pour travailler dans les industries, notamment chez Fiat). Mais du côté sarde, les déplacements à Turin rappellent surtout une des plus belles pages de l’histoire du club, écrite lors de la saison du Scudetto 1970 ramené sur l’île. Si Cagliari avait officialisé son sacre lors d’une victoire à domicile au stade Amsicora contre (2-0) à la 28e journée (sur 30), beaucoup s’accordent à dire que le titre s’est bel et bien joué lors du Juventus-Cagliari de la 24e journée. Après 90 minutes épiques, les équipes se quitteront sur le score de 2 à 2. Les Sardes avaient réussi à empêcher les Turinois de les rejoindre au classement et gagné le droit de conserver leur destin entre leurs pieds. Ce qu’ils feront.

Jour de fête au Stadio Comunale

Dimanche 15 mars 1970. Environ 70.000 spectateurs ont pris place sur les gradins du Stadio Comunale de Turin pour y voir s’affronter les deux clubs qui, certainement, fournissent alors le plus beau football de la péninsule. Le leader Cagliari se déplace chez son dauphin de la Juventus, qu’il devance de seulement 2 points. Jusque-là, l’équipe dirigée par Manlio Scopigno et qui avance au rythme des buts de Gigi Riva, réalise une saison quasi parfaite. Mais, en face, la Juve a bien l’intention de l’emporter pour revenir à hauteur des Sardes et s’ouvrir la voie royale, en battant à l’usure son adversaire. Le football est en fête. Et Cagliari peut compter en tribune sur le soutien de milliers de tifosi ayant émigré au Nord. Dans les deux équipes on sait que cette rencontre vaut bien plus que deux points. L’émotion est à son comble. Le rugueux libero de Cagliari Giuseppe Tomasini, gravement blessé, ne peut, la mort dans l’âme, participer au match. Il réussit toutefois à faire parvenir un télégramme à l’hôtel de son équipe, destiné à Gigi Riva et contenant seulement trois mots: « Fais-le pour moi… » Sur le terrain, les talents techniques sont parfois mis au second plan, tant la tension est forte. L’arbitre Concetto Lo Bello peine à tenir les 22 acteurs. Il deviendra, bien malgré lui, un protagoniste supplémentaire de la partie.

Alors que le match a tout d’une partie d’échecs, c’est le défenseur cagliaritain Comunardo Niccolai qui va débloquer la situation… par un but contre son camp d’une tête magistrale coupant la trajectoire d’un centre sous le regard impuissant de son gardien Enrico Albertosi (1-0; 29e). Les tifosi turinois exultent. L’avantage est pris. Mais alors qu’il ne reste plus que quelques secondes à jouer en première mi-temps, et que la Juventus pense avoir fait le plus dur, Gigi Riva surgit de la tête (photo) sur un corner et surprend le portier Roberto Anzolin (1-1; 45e).

Une affaire de penaltys

Au retour des vestiaires, la tension est palpable. Sur le papier, les Rossoblù -qui jouent en blanc- comptent toujours leurs deux points d’avance sur les Bianconeri. Mais on sent que tout peut basculer d’un moment à l’autre. C’est ce qui se passe un peu après l’heure de jeu. L’arbitre Lo Bello concède un penalty aux Turinois. Une partie du championnat se joue dans ce face-à-face entre Ricky Albertosi et Helmut Haller. Le duel tourne à l’avantage du gardien. Mais l’arbitre fait retirer le coup de pied de réparation, au motif qu’Albertosi aurait quitté sa ligne avant le tir. Ce dernier agrippe son poteau et fond en larmes dans une véritable crise de nerfs. Les Juventini ne laissent pas passer deux fois leur chance : c’est cette fois Pietro Anastasi qui tire… et transforme (2-1; 66e). On se dit alors que c’en est fini des espoirs de Cagliari. Surtout que certains joueurs perdent leurs moyens et leur sans-froid face à ce qu’ils estiment être une injustice flagrante. Gigi Riva s’approche de l’arbitre: « Qu’est-ce que je dois vous dire pour que vous me mettiez dehors? » lui lance-t-il. « Pensez plutôt à jouer » lui rétorque Lo Bello.

Le capitaine sarde Pierluigi Cera prend aussi son buteur entre quatre yeux, lui intimant de se reconcentrer et repartir de l’avant. Les efforts seront récompensés. Riva sera bousculé dans la surface de réparation en fin de match sur un duel aérien : penalty ! Bien des années plus tard, dans un documentaire sur l’histoire du Scudetto 1970, Pierluigi Cera affirmera que l’homme en noir -certainement pris de remord par rapport au penalty accordé à la Juve- lui aurait discrètement demandé d’« envoyer le ballon dans la surface en direction de Gigi Riva ». Ce qu’il fit. Là où ce dernier serait bousculé quelques secondes plus tard. Des onze mètres, Rombo di Tuono se fait justice lui même et s’offre ainsi un doublé. Afin que la dramaturgie aille jusqu’au bout, le ballon peinera à franchir la ligne, au ras du poteau, après avoir été fortement freiné et être passé sous le bras du gardien turinois (2-2; 82e). Le score ne bougera plus.

Le Scudetto en route pour la Sardaigne

Les trois coups de sifflet viendront mettre un terme à ce qui sera ensuite considéré comme « Le Match de l’année » en Italie.
Les joueurs de Cagliari quitteront Turin avec le sentiment du devoir accompli. Certes, le championnat n’était toujours pas mathématiquement acquis. Mais la démonstration de force et de résistance avait convaincu les plus réticents sur le fait que les Quatre Maures étaient suffisamment armés pour aller au bout sans perdre la tête du classement. Ce qu’ils réaliseront. A la fin de la saison 1969-1970, Cagliari sera sacré champion d’Italie avec 4 points d’avance sur l’Inter et 7 sur la Juventus; la meilleure défense (11 buts, record en cours), la deuxième attaque (42) et verra Gigi Riva terminer capocannoniere (21 buts en 28 matchs). Pour la première fois de l’histoire, un club du Sud régnait sur l’Italie.

Sébastien Madau



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