CALCIOSTORY : AS Roma-Dundee United pour une finalissima et 100 millions de lires dans la nature

Par Luca Dangréaux publié le 25 Avr 2020

C’est une histoire de gros sous, de corruption et d’intermédiaire anonyme. Un récit qui ferait un court-métrage sympa et qui offre à l’AS Roma sa première finalissima. En demi-finale de Coupe d’Europe 1983-1984, les Giallorossi affrontent Dundee United. Des Ecossais qui les ont battus au match aller par deux buts à zéro et qu’il faut donc battre par trois buts d’écart ce 25 avril 1984. Le stadio Olimpico est bouillant et vue les ombres des joueurs sur la pelouse, la chaleur vient de partout. Calciomio vous emmène dans la capitale italienne où la perspective de jouer la finale de la Coupe d’Europe dans son stade face à Liverpool enivre les tifosi du club. L’équipe présente quelques grands noms parmi lesquels Conti, Di Bartolomei, Graziani, Nela. Mais s’en sont d’autres, bien plus sombres, qui font l’histoire de cette rencontre.

« L’ami Paolo m’a dit de vous saluer »

Quelques jours avant ce 25 avril 1984, le président Dino Viola est tendu puisque son club voit la finale de Coupe d’Europe lui échapper. Il faut remonter un retard de deux buts et c’est sans doute pour cela que Spartaco Landini, alors dirigeant du Genoa, entre en contact avec lui. « Vautrot est un ami, mais via quelqu’un d’autre, on peut arriver jusqu’à lui. Il faut lui donner 100 millions de lires ». Ces mots sont rapportés par Riccardo Viola, fils du président de l’AS Roma et alors jeune dirigeant du club. Vautrot, c’est Michel Vautrot, l’arbitre désigné pour la rencontre. Il est le meilleur sifflet français, souvent invité aux joutes européennes. La possibilité de corrompre Michel Vautrot pour jouer une finale historique est sous le nez du président Viola.

Retour à ce 25 avril après-midi, au Stadio Olimpico. Dix minutes après le coup d’envoi Bruno Conti marque d’une frappe sans contrôle. L’arbitre siffle un hors-jeu. Di Bartolomei est sur la course du ballon et fait action de jeu selon l’homme en noir. But refusé. Cinq minutes plus tard le capitaine romain perd un ballon au milieu du terrain, sa défense n’est pas en place. Starck décale Sturrock. Plus rien ne l’oppose au face-à-face, pas même Nela qui couvre tout le monde. Coup de sifflet de Michel Vautrot, il signale un hors-jeu : « J’aimerais revoir ça au ralenti », réclame tout de suite le commentateur écossais. Nous aussi.

Plus tôt dans la semaine, le président Viola avait craqué et envoyé les 100 millions de lires. « Mais comment on peut être sûr qu’ils arriveront à destination avant le coup d’envoi ? » Les deux parties s’étaient accordées sur un signe distinctif digne des plus grands kem’s. A quelques heures de la rencontre Michel Vautrot est convié à un repas à l’Osteria dell’Orso où l’y attendent le président Viola, son fils Riccardo, Spartaco Landrini et le directeur général de la Roma, Raule. Pendant le repas un serveur vient chercher l’arbitre français pour l’emmener vers le téléphone de l’établissement. A son retour il s’adresse à ses hôtes : « L’ami Paulo m’a dit de vous saluer ». Dino Viola comprend que l’arbitre a les 100 millions de lires. Kem’s !

Pruzzo, l’autre homme du match

On dépasse la 20e minute de jeu et les Italiens obtiennent un corner. Pruzzo saute au premier poteau et envoie un magnifique coup de tête décroisé sous la barre. Ça fait 1-0 et ça ne souffre d’aucune contestation. Tout est en règle. Dans la foulée Graziani, numéro onze giallorosso, entre dans la surface et passe entre deux défenseurs écossais. Il s’effondre mais Vautrot siffle une simulation et s’offre les applaudissements des joueurs de Dundee United. Trente-huitième minute, la défense italienne joue long. Pruzzo joue parfaitement de son corps et fait échouer l’intervention de son défenseur direct. Il plante le 2-0 et là-encore, il n’y aucun trouble au bon suivi des règles du football. A la pause les joueurs du Suédois Liedholm sont revenus à égalité et c’est mérité. Il n’y a plus qu’un but à inscrire. Personne ne peut imaginer que 100 millions de lires ont transité ces dernières heures. Michel Vautrot cache bien son jeu.

Plus en position de force, le Dundee United joue un peu plus haut après la pause. Choix qui sera sanctionné par une superbe contre-attaque du trio Conti-Cerezo-Pruzzo. Le dernier obtient un penalty incontestable et transformé par Di Bartolomei. Ça fait 3-0, 3-2 au cumulé des deux deux matches. Le score ne bougera plus, l’AS Roma a accompli sa mission en 55 minutes. Une question demeure : qui est cet intermédiaire qui a fait passer les 100 millions de lires du portefeuille de Viola à celui de Vautrot ? Qui est ce fameux ami Paolo du coup de téléphone ? Certains pensent à Paolo Bergamo, arbitre professionnel également impliqué dans le scandale du Calciopoli. D’autres pensent à Paolo Casarin, également arbitre international et membre du Hall of Fame du Calcio depuis 2012. Que l’intermédiaire soit l’un, l’autre ou un inconnu est à la fois l’information la moins importante de cette affaire et à la fois la plus extraordinaire. Car les 100 millions de lires ne sont en fait jamais arrivés jusqu’à Michel Vautrot.

L’arbitre français a officié en toute impartialité et Aldo Malderà, milieu défensif titulaire face à Dundee United, le confirme avec la chair de poule : « Il m’a mis un carton jaune sans raison juste après un but marqué. Je savais que ça me suspendrait pour la finale face à Liverpool, le match le plus important de ma carrière puisque j’avais plus de 30 ans à l’époque. Repenser à ce carton jaune me brûle encore ».

Luca Dangréaux



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