CALCIOSTORY : 2003, quand le derby de la Lanterne se jouait en Serie B

Par Michaël Magi publié le 23 Nov 2018

Deux jours. Et quelques heures, si l’on aime pinailler. C’est ce qui nous sépare du premier Derby della Lanterna de la saison. Un derby qui s’annonce tendu comme la corde du pendu, entre deux équipes souffreteuses qu’un faux-pas pourrait plonger dans une crise aiguë. Plus que deux équipes rivales, ce sont deux peuples issus du même moule qui s’affrontent. L’occasion de ressortir des souvenirs l’un des plus dramatiques derby génois : celui qui, en avril 2003, fit basculer deux destins contraires.

La Lanterne au Purgatoire

19 avril 2003. 31ème journée. Le derby génois en clôture. C’est déjà le 3ème cette saison. La Samp a croqué les deux premiers, sur le même score (2-1), en championnat et en Coupe. Loin d’être rassasié, le Marassi dégueule de fureur. Ce n’est que de la Serie B ? Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. La rencontre pue le souffre : un coup d’oeil au classement suffit à nous en faire comprendre les raisons. 20 points séparent les deux équipes avant le coup d’envoi. La Sampdoria est leader, tandis que le Genoa se fait du mouron à la 15ème place… à 3 points de la zone de relégation. Coté genoano, l’atmosphère est délétère : outre les résultats sportifs, la vente du club est imminente. Le futur acquéreur, qui a fait le déplacement pour admirer son futur jouet, n’est autre qu’Enrico Preziosi, ancien propriétaire de Como, trainant pas mal de casseroles derrière lui ; fausse banqueroute et bidouillage de comptes entre autres joyeusetés. On a connu plus solvable… Coté Samp, on bombe le torse : après 3 années passées à se bouffer les ongles, le Président Garrone semble enfin avoir trouvé en Walter Novellino le technicien qui sera capable de ramener la Doria vers l’élite. L’avant-match illustre à sa façon ces deux destins contraires.

Car dans le derby génois, le spectacle commence toujours dans les tribunes. Tribunes nord et sud, auxquelles chaque camp s’accroche comme des bataillons de moules à leur rocher. La tribune nord, fief du Genoa, est ce soir une poudrière : fumigènes, feux d’artifice et fusées éclairantes couvrant le ciel assombri. Tribune sud, se dresse un immense baciccia qui, de sa main gauche, tient possessivement la Lanterne, de la gauche, adresse un cruel au-revoir à l’adversaire ; scénographie que les blucerchiati accompagnent d’un tonitruant « Ciao Grifone ». C’est dans ce volcan qu’entrent les deux équipes, dans cet épais brouillard fleurant la poudre et les perspectives de débâcle. Le match peut commencer et il ne faudra guère de temps pour que l’on comprenne que si les deux équipes ont opté pour le même dispositif tactique (indémodable 4-4-2), elles ne disposent pas des mêmes joueurs pour l’animer. Comme bien souvent dans ces cas là, l’équipe la plus faible tacle à hauteur de genou. Dès la 5ème minute, le jeu s’arrête pourtant, pour laisser place à une scène de tragicomédie à l’italienne. L’arbitre de touche fait de grands gestes. L’arbitre de champ trottine jusqu’à lui. Le staff du Genoa s’approche et ça parlemente sec. Personne n’y comprend rien. Mhadhbi, l’international tunisien aligné à gauche par Torrente, ne figure pas sur la feuille de match des  titulaires coté Genoa. D’isanto, annoncé dans le onze, est sur le banc. Après plusieurs minutes de délibération absurde, le tunisien récolte un jaune : pour être entré sur le terrain sans autorisation ! Voilà qui n’aidera pas les rossoblu à se concentrer. 4 minutes plus tard, Volpi adresse un corner flottant que reprend Zivkovic au milieu d’une défense à la rue. La Samp mène 1-0.

Le Genoa vers les enfers

Un marin sait que l’on ne lutte pas contre les vents contraires : on les subit en espérant survivre. Illustration à la 40ème minute : Mihalcea, croyant égaliser sur un centre de Bressan, se voit refuser un but pour un hors-jeu limite. Double illustration quand 5 minutes plus tard, alors que l’on joue les arrêts de jeu,  Mirko Conte double la mise, suite à un tir foiré qui se transforme opportunément en passe décisive. 2-0, la messe est dite. A la mi-temps, les genoani prennent feu (au sens figuré) et foutent le feu (au sens propre) en balançant des fumis derrière le but. Preziosi se demande peut-être dans quelle galère il s’est foutu. Les doriani assistent au deuxième acte, certain de la victoire, raillant l’impuissance d’un Genoa valeureux mais désordonné, dont le symbole est l’exclusion de D’Isanto, finalement entré sur le terrain (avec autorisation et viré, sur ordre…). Cia grifone… Sitôt le match terminé, Novellino fait le faux modeste, lui qui est alors le premier entraineur à remporter trois derby lors de la même saison. Pour Preziosi, pas encore officiellement proprio, c’est la grise mine : « On a vu peu de football. La Samp a géré son avantage. Nous étions tétanisés par l’enjeu mais mon désir est intact ». Au-delà de sa dramaturgie, cette rencontre, située à 7 journées du terme pèsera lourd dans les têtes et dans les crampons. Au soir de la 38ème et dernière journée, la Samp fête son retour en Serie A. Dans la foulée de ce derby raté dans tous les sens du terme, le Genoa ne prend que 5 points sur les 7 derniers matchs – deux nuls et une victoire, lors de l’ultime journée, alors que tout est déjà joué – et termine 18ème.

Sauvé des eaux

Fin de l’histoire ? Partout ailleurs, ç’eut été le cas. Mais nous sommes en Italie. Le Genoa est donc repêché in extremis par les autorités, décidant en plein mois d’août de faire passer la Serie B de 20 à 24 clubs : tour de passe-passe permettant de gérer le bordel monstre créé par la réclamation de Catania, relégué puis sauvé grâce à une victoire obtenu sur tapis vert contre Sienne qui, lors de la rencontre entre les deux clubs, avait eu l’excellente idée d’aligner un joueur non-qualifié. On ne sait ce qu’il serait advenu du Genoa s’il avait finalement échoué en Serie C. Le processus de vente n’aurait pas abouti, l’option Preziosi se serait évanoui dans la torpeur d’un été gorgé de regrets. Nous n’en saurons jamais rien. Preziosi a racheté le club en août 2003. Le Genoa s’est patiemment reconstruit et 4 saisons plus tard, a pu faire son retour en Serie A. De quoi lui permettre, quelques années plus tard encore, de savourer une vengeance froide, à la fin de la saison 2010-2011, en faisant défiler dans les rues de Gênes un cercueil aux couleurs de la Samp, rejetée de l’élite après une saison cauchemar. Ainsi est le Derby della Lanterna : un conte cruel qui ne s’arrête jamais vraiment…

 

Michaël Magi



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