Allegri et la fin de son temps

Par Cesco publié le 17 Mai 2019

Le football est une affaire de cycles, de projets, d’hommes et d’identités. Quatre valeurs indissociables qui composent le quotidien des clubs professionnels. La Juventus ne fait pas exception et le départ d’Allegri du poste d’entraineur de la Vieille Dame met un terme à ces composantes si chères et importantes, qui dessinent sur le pré, les schémas et les mouvements des onze acteurs, conditionnés par un seul homme : le coach. L’adieu d’Allegri avant le terme de son contrat est également révélateur d’une apothéose attendue, qui n’est jamais arrivée et qui avec lui, ne serait jamais arrivée.

Le gâteau…

Allegri à la Juventus, c’est avant tout beaucoup de doutes. De son accueil mitigé par les tifosi lui reprochant d’avoir été chez l’ennemi du Milan AC, à ceux qui regrettent déjà Conte parti prendre les rênes d’une Nazionale en recherche de guide, en passant par la peur de retomber après deux années pleines de succès, tout n’a pas été facile. Le coach livournais a d’abord su construire. Construire autour de ses hommes forts, construire autour du Stile Juve qui est si cher à la Vieille Dame. Sa polyvalence tactique et son pragmatisme ont marqué l’Italie, puis l’Europe, notamment en 2015 ou en 2017 avec des masterclass contre le Real Madrid, le Barca ou encore un Monaco en pleine bourre et des finales de Champions League atteintes. Un cap que n’avait pas réussi à faire Conte, dont beaucoup lui reprochent encore le match face au Benfica en Europa League alors que la finale avait lieu à Turin. Une autre époque cependant … et pas les même moyens.

Allegri a guidé les siens sur le plan national, raflant 11 trophées sur son ère. Une ère de 5 magnifiques et terribles années qui s’est achevée en eau de boudin par des limites et des lacunes tactiques et surtout … humaines.

…sans la cerise

A trop vouloir jouer des coudes et montrer la direction aux autres, Allegri s’est petit à petit mué en meneur d’hommes. Devenu modèle en ses terres, il a remis dans le droit chemin des Pogba, des Tevez, des Dybala et même des Cuadrado ou des Khedira. De meneur il s’est ensuite transformé, usé par des échecs répétitifs en Europe. D’abord en 2015, surclassé par le Barca (3-1) puis en 2016, épuisé par le Bayern, en 2017, balayé par le Real à Cardiff. Cette finale charnière perdue face à Ronaldo a été un élément décisif et un tournant du côté de la Juve. La vente de Bonucci, puis l’année d’après le départ controversé de Benatia. Il y a aussi les querelles dans le vestiaire, jamais vraiment avouées par l’institution et des joueurs mécontents du travail qu’on leur fait effectuer. Pas de fumée sans feu pourtant. A partir de 2018, c’est le changement de cap. L’obsession Champions League devient de plus en plus embarrassante pour Allegri, le discours change, l’attitude aussi, face aux médias notamment. L’arrogance et la frustration commencent à se dégager et le côté borné du coach se révèle au grand public. Et il n’y a rien de pire que l’absence de remise en question.

Des positionnements douteux pour Dybala, un système de milieux trop défensif, l’absence de percussion dans l’axe, le pressing absent, un style caricatural et une polyvalence disparue, voici quelques exemples d’un coach qui se perd dans ses certitudes. Allegri se mue en pantin qui répète sur le terrain des discours qu’il s’est lui même imposé, comme pour se convaincre (sans succès) d’avoir toujours le dernier mot, d’avoir toujours raison. Si le succès national en trompe l’œil continue sur un championnat où la concurrence ne décolle pas, en Europe le constat est criant : 2018, la Juventus est éliminée en quart de finale par le Real Madrid (4-3 sur l’ensemble des deux matchs) et s’avoue vaincue une nouvelle fois après avoir sabordé un match aller (puis retour) d’une façon indigne. 2019, l’histoire ne devait plus se répéter avec l’arrivée de Ronaldo, Cancelo et le retour de Bonucci. La Vieille Dame était armée, Agnelli avait averti tout le monde à Vilar Perosa, il fallait tout gagner. Allegri s’est encore loupé. La Coppa se dérobe et la Champions League aura un gout amer. Éliminée par suffisance, en quart de finale face à la surprenante Ajax, la Vieille Dame n’aura survécu que grâce à un Ronaldo dont l’importance aura surplombée celle de son équipe. Un comble pour un club qui se place au dessus de tout. Le coupable est alors tout désigné. Allegri. Jamais il n’aura su trouver un style de jeu dominateur et alléchant que pouvait lui permettre son équipe vu les moyens à disposition. Jamais il n’aura corrigé ses défauts de préparation physique qui lui coute chaque année une ribambelle de blessures. Si son slogan préféré est « il faut être prêt en février pour les matchs qui comptent« , il ne l’a pas respecté ces deux dernières années.

Des avis controversés

Alors oui les supporters de la Juventus n’oublieront pas l’ère Allegri, celle du triomphe sur le plan national, celle des émotions procurées. Mais les plus pragmatiques n’oublieront pas les déconvenues terribles et l’absence de jeu pratiqué ces deux dernières années par le technicien avec un des meilleurs effectifs d’Europe. Sa chance est passée, un cycle long de 5 années pour un projet qui au final n’aura pas définitivement abouti. Pour la Juventus si l’on ne parle pas encore de tout reconstruire, il va falloir au moins vite rebondir. Avec un successeur qui proposera autre chose, quelque chose de plus frais. De moins arrogant, mais de plus pragmatique, surtout en Europe, lors des matchs qui comptent. Pour Massimiliano Allegri, ce pot de départ se terminera donc avec un gâteau, sans la cerise. Cette même cerise qui manque à son style dorénavant pour en faire un des plus grands tacticiens d’Europe.

Cesco

Rédacteur en Chef



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