Afragola, ville courage

Par Michaël Magi publié le 05 Fév 2019

Huit attentats à la bombe en moins de deux mois, c’est le funeste record détenu par Afragola, commune de près de 70.000 habitants située en périphérie de Naples. Derrière ce chiffre, la réalité d’une communauté, victime collatéral d’un conflit larvé opposant l’Etat et la Camorra depuis des décennies. Bien décidée à reprendre le contrôle de son destin, Afragola résiste tant bien que mal pour s’ouvrir la voie d’un renouveau que l’on perçoit jusque dans les résultats du club local. Véritable miroir d’une ville marquée au fer rouge, le Vis Afragolese mettra lui aussi du temps à s’affranchir de son ancienne et malsaine tutelle…

Afragola dice no a la Camorra

19 janvier 2019. Ils sont des milliers à défiler dans les rues, sous une pluie fine quoique persistante. Femmes et hommes de tous âges, portant de petites pancartes sur lesquelles sont imprimées ces mots : Afragola dit non à la Camorra. Quelques jours plus tôt, une bombe soufflait la pizzeria Sorbillo, située au coeur du Centre Historique de Naples. 4 jours plus tard – 5 après le déplacement de Matteo Salvini, venu rouler des mécaniques à Afragola, promettre des moyens policiers (et se faire baiser la main comme un Parrain, par un inconséquent sorti de la foule) – une nouvelle bombe artisanale explose sur le seuil d’une tabaccheria. Sans doute mal confectionnée, la charge ne fait aucun blessé et ne provoque qu’un léger incendie. Ces intimidations forment cependant le quotidien d’une région que les camorristi entendent contrôler jusqu’à la lie, refusant de concéder la perte de leur main-mise d’antan sur les institutions et les juteux marchés publics de Campanie. Ce que Gino Sorbillo, dont la pizzeria avait déjà été ravagée par un incendie criminel cinq ans plus tôt, résumait ainsi : « Ils ont voulu frapper un symbole de légalité et de renaissance : cette bombe, est un avertissement pour tous. Une démonstration de force ».

Attentat à la bombe artisanale visant un concessionnaire au mois de janvier 2019

Comme le sous-entend Sorbillo, cette flambée de violence illustre un mouvement de représailles plus complexe qu’une simple opération de racket. Il découle probablement des nombreuses confiscations de biens qui, ces 20 dernières années, ont peu à peu coupé les camorristi de leur capacité à accumuler du patrimoine à moindre coût. Qu’Afragola soit une cible privilégiée n’a rien d’un hasard, quand on sait que la ville a récupéré une Masseria de 12 hectares, confisquée au puissant clan Magliulo. Tout un symbole, l’exploitation porte désormais le nom d’Antonio Esposito Ferraioli, syndicaliste exécuté par la Camorra en 78, en représailles de son combat syndical et d’une enquête qu’il menait sur l’utilisation de viande suspecte au sein de la cantine où il travaillait. Géré par un collectif de coopératives et d’associations, la Masseria est toutefois contestée à ce jour. Faisant face à des attaques ciblées, constituées sur pas mal de rumeurs, subissant vols et vandalisme, ces 12 hectares embarrassent la Municipalité plus qu’elle ne saurait le dire. Fin janvier, Francesco Emilio Borelli, Conseiller régional (parti Davvero Verdi) prenait position pour que l’exploitation reprenne pleinement son activité : « Certains problèmes ne peuvent pas interrompre une activité qui apportait des bénéfices au territoire entier. Développer des cultures agricoles, dans un lieu qui était un symbole de l’arrogance du monde souterrain, est un signal fort pour les citoyens ».  La Masseria, suspendue aux décisions du Maire, illustre en tout cas un désir d’avenir, affranchi de l’ombre noire de la Camorra. Au-delà des enjeux politiques, elle est aussi sans doute l’une des raisons qui ont fait d’Afragola une cible de choix.

Afragola : piazza pallonara

Ce renouveau, qui mobilise l’ensemble des forces de la ville, concerne aussi le club local : le Vis Afragolese. Trivial ? pas en Italie, où le Calcio ne se situe jamais très loin de tout ce qui concerne la Cité. Fondé en 1944, le club n’a jamais côtoyé les sommets. Quelques saisons en Serie C, au milieu des années 40 : voilà tout. Son histoire chaotique est émaillée de changements de noms et de rétrogradations administratives. Disparu en 2007, refondé en 2013, il s’agit depuis de reconquérir les coeurs déçus. Repartant de Prima Categoria, promu en Promozione la saison suivante, puis en Eccellenza (niveau régional), le club échoue depuis deux saisons aux portes de la Serie D (éliminé en playoffs en 2017, battu en finale en 2018). La possibilité d’un retour à l’échelon national ravive la passion, à l’image des Leoni Sciolti, association d’ultras qui s’est constituée la saison dernière sur les cendres de groupes récemment dissous. Car le Vis Afragolese, en dépit de son histoire contrariée, a souvent été suivi avec ferveur. Afragola est une terre de calcio. Il fut un temps où il n’était pas inhabituel de voir le club se déplacer, fort du soutien de plusieurs centaines d’ultras, comme il ne l’était pas, de voir le Stadio Luigi Moccia se remplir au-delà de sa capacité réelle (7000 places). Notez que – contrastant avec la Masseria confisquée – le stade local porte encore le nom du col blanc de l’un des clans les plus puissants de la Camorra : traduction d’une histoire sombre qui mettra du temps à s’estomper. Les symboles, en Campanie, ont la peau tannée.

Le stadio Luigi Moccia, du temps de sa splendeur

A l’intersaison, le club a dû se réinventer dans l’urgence. Fin juin, le Président Eligibile, faute d’investisseurs, rend les clés au Maire d’Afragola, Claudio Grillo. Au bout d’un mois de prospective, la Mairie sort de son chapeau un entrepreneur napolitain, Raffaele Niutti, dont les premiers mots, lors de son intronisation, sonnent telle une profession de foi : « Notre projet est à long terme. L’objectif, c’est que l’Afragolese accède à la Serie D. Moi, je ne me considère pas comme un président, mais comme un ultra ». Quelques mois plus tard, les ultras se sont habitués à voir Niutti chanter, pester et célébrer avec eux, dans les tribunes. A la faveur d’un changement d’entraineur en plein mois de décembre, le Vis Afragolese est troisième du classement, à une victoire du leader, et a entamé la phase retour en boulet de canon (5 victoires en 6 matchs). De quoi envisager une nouvelle participation aux playoffs. A moins que tout ne se joue lors de la toute dernière journée du championnat, pour laquelle le Vis Afragolese recevra l’actuel leader, Frattamagiore. De quoi rêver de finir la saison en apothéose, retrouver l’échelon national, faire résonner dans toute l’Italie les chants des Leoni Sciolti, à la gloire d’une ville qui à elle seule, constitue une leçon de courage et de résistance.

Michaël Magi



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