23 mars 1980 : Giallo Calcio

Par Michaël Magi publié le 23 Mar 2020

23 mars 1980. Mauvais trip à l’italienne. Des carabinieri sur les pelouses. Des joueurs menottés quittant le stade dans des paniers à salade comme de vulgaires délinquants. Des italiens incrédules, rivés devant l’écran de télévision, suivant en temps réel le psychodrame qui secoue le calcio. Calciomio vous fait revivre la soirée la plus giallo de l’histoire du foot italien.

Mauvais genre

L’Italie est un roman policier à ciel ouvert. Voilà sans doute pourquoi, paradoxalement, le genre ne s’est jamais vraiment développé au sein de la littérature italienne, sinon marginalement, sous l’impulsion d’un pouvoir fasciste qui imposait à tous les éditeurs de réserver 20% de leurs collections aux auteurs italiens. Dans le roman « Il Mistero di Cinecittà », écrit par Augusto De Angelis, l’un des pères du giallo – l’équivalent transalpin du roman noir – le commissaire De Vincenzi personnage principal de l’intrigue, affirmait que « seul le mensonge a toute l’apparence de la vérité, alors qu’habituellement, la vérité n’a presque jamais l’apparence d’être comme telle… » Les italiens se firent sans doute la même réflexion lorsqu’ils apprirent, ce 23 mars 1980, que leur bien-aimé calcio était pourri jusqu’à l’os.

Cette soirée de roman de gare commence à 17h00. Jusque-là, l’Italie vit un dimanche de foot semblable à tous les autres. Des stars, des buts, des bras levés et des grimaces de perdants. Défaites, nuls et  victoires. Hourras, huées, fumis, chants à la gloire des bombers… Pourtant, dès la fin des rencontres, des carabinieri entrent sur les pelouses. Ailleurs, forcent le secret des vestiaires. Le coup de filet est vaste ; touche grands et petits clubs sur tout le territoire. Plus d’une dizaine de joueurs sont embarqués manu militari. Parmi ceux-ci, des pointures de Serie A : Girardi du Genoa, Cacciatori, Giordano, Manfredonia et Giuseppe Wilson d’une Lazio particulièrement touchée, Albertosi et Morini du Milan AC... D’autres joueurs se voient remettre des assignations à comparaitre. Paolo Rossi, étoile parmi les étoiles du calcio, est de ceux-là.

Blow up

A peine trois-quarts d’heure plus tard, les italiens découvrent le psychodrame via les caméras de l’émission sportive de la Rai, 90° minuto. Le retentissement est semblable au souffle d’une bombe, dont le minuteur a été lancée au début du mois de mars, suite à la plainte d’un restaurateur, Alvaro Trinco, et d’un marchand de légumes, Massimo Cruciani, accusant plusieurs joueurs de les avoir escroqués, via le vaste réseau de paris illégaux autrement appelé Totonero. 

Cruciani raconte : « Mes malheurs ont commencé lorsqu’Alvaro Trinca m’a présenté des joueurs de la Lazio qui comptaient parmi ses clients. Nous avons sympathisé. Je suis affable et j’ai deux passions : le football et les paris, légaux ou non. Ces joueurs m’ont dit qu’il était possible d’arranger les matchs. J’ai alors décidé de parier, en accord avec eux, mais aussi avec d’autres qui, de temps en temps, comme on m’avait dit, se déclaraient disposés à participer ». Cruciani s’incrimine, certes. Mais c’est parce que lui et Trinca en ont gros sur la patate.

Le crime invisible

Trinca, d’ailleurs, ne se fait pas prier pour briser l’omerta : « Avec Cruciani, nous avions décidé de miser sur quatre matchs, dont trois que nous savions arrangés : la victoire de la Lazio sur Avellino et les matchs nuls de la Juventus avec Bologne et de Gênes avec Palerme. Pour Bologna-Juve, Massimo m’avait dit que le résultat avait été approuvé par le président bianconero, Boniperti et celui de Bologna. C’était un match si sûr que Carlo Petrini et Giuseppe Savoldi de Bologne ont téléphoné à Cruciani pour lui demander de parier en leur nom. Nous avons parié 177 millions de Lires. Malheureusement, la Lazio nous a dupés. Le match s’est terminé sur un nul. J’avais aussi parié 50 millions pour Franco Cordova (NDLR : Lazio) qu’il ne m’a jamais rendus. Je suis convaincu qu’il a tout fait pour favoriser le nul… Il a probablement joué des centaines de millions sur ce résultat… »

C’est donc bien parce que ce système occulte de paris a ruiné les deux hommes qu’ils se sont décidés à parler. Prêts à tomber, mais en emportant ceux qui les ont fait chuter. Le reste de l’histoire est une histoire de tribunaux. La Lazio et le Milan sont relégués d’office. Première historique pour le Milan. D’autres clubs reçoivent des points de suspension. C’est pour les joueurs que la note sera salée, à l’occasion d’un Jugement d’appel prononcé fin juillet, qui alourdira certaines sanctions initiales. A l’instar du capitaine de la Lazio, Giuseppe Wilson, suspendu 3 années de toute compétition. Les Présidents de club passent quant à eux entre les gouttes. Sur le volet pénal, faute de preuves, personne ne sera poursuivi.

La revanche de Rossi

Reste le cas Rossi qui écope de 2 années de suspension. Une peine lourde pour un dossier vide de preuves. L’attaquant est accusé (et donc reconnu coupable) d’avoir participé à l’arrangement d’un nul entre Avellino et Perugia. Ce qu’il niera sans relâche : « Je ne connaissais rien aux paris : j’ai vu ce nul comme le match de deux équipes voulant éviter les blessures. J’ai suivi le processus comme quelque chose d’irréel. J’ai réalisé que tout était vrai en rentrant chez moi et en voyant le visage de mes parents. »

Ainsi raconte-t-il la soirée qui lui couta sa suspension : « Après le dîner, Della Martira s’approche de moi :« Paolo, viens-là, j’ai deux amis à te présenter. À contrecœur, je me lève. Dans le couloir, je vois deux mecs, je leur serre la main. Della Martira dit : « Paolo, c’est un de mes amis qui fait des paris. » Et l’ami, avec un fort accent romain: « – Paolo, qu’est-ce que tu fais dimanche ? ». Je réponds : « – Essayer de gagner ».  « – Pourquoi pas un nul ? » « – Le nul ne serait pas si mal. Avellino a un point de moins que nous, a battu la Juve… » Et lui il dit : « Nous avons un ami d’Avellino qui dit qu’un nul serait parfait ». Je n’aime pas cette discussion. Je veux revenir à ma partie de tombola. Je retourne à ma place. Cela n’a duré que deux minutes : les deux minutes les plus pénibles de ma carrière. » On connait la suite. Privé d’Euro, Rossi purgera sa suspension et deviendra champion du monde en 82. Ce qui n’adoucira pas son amertume : « Le procès était une farce. C’est terrible d’être jugé par de telles personnes, d’être accusé de crimes jamais commis, condamné sans preuve. Cette tache, qui l’effacera de moi ? »

Michaël Magi



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