Et si Prandelli copiait la Juventus de Conte à l’Euro 2012… (3/3)
[...] Les différents ingrédients sont a priori réunis pour qu’une « transposition » puisse être envisagée ; son résultat primaire, brut de décoffrage, peut même sembler aguicheur. Mais restant intimement proche du sujet de base, il en présente conséquemment les défauts. Quels sont-ils et vers quel module de jeu guident-ils ? Compte tenu des bons résultats conquis par Prandelli, le changement ne serait-il pas trop tardif, osé, perdant ?
Le jeu en vaut-il la chandelle ?
Ou dit différemment donc, cette Juve « mérite-t-elle » d’être copiée ? Elle est invaincue mais il ne semble pas pour autant impossible de la mettre en difficulté. Ainsi si souvent elle récupère rapidement le ballon grâce à une bonne transition attaque-défense et un pressing haut, un milieu technique et de qualité permet de s’en défaire ; même s’il y en a finalement peu, la Lazio avec un bon Hernanes peut en être une illustration. Dans ces conditions, l’un des principaux atouts de la Vieille Dame, aussi admirable soit-il, devient très vite un point faible : une faille dans ce système de pressing permet en effet de gommer en un éclair la majeure partie des milieux et attaquants, ce qui a pour effet immédiat d’exposer la défense. Cette dernière doit alors contenir une contre-attaque avec le seul soutien – ou presque – de Pirlo. Si au regard des phases défensives l’ancien rossonero semblerait presque avoir retrouvé une seconde jeunesse (dans l’attente du retour de bâton) et qu’il fait toujours preuve d’intelligence et d’expérience dans son placement, il n’est ni un De Rossi, ni un Busquets. De la même manière si de par sa réactivité, sa vivacité, son tempérament accrocheur et ses bonnes anticipations Marchisio est un élément clé dans les phases de pressing, il est loin d’être infranchissable et d’être une garantie à la récupération, défensivement. Équipe repliée ces lacunes sont noyées, auto-compensées, mais elles demeurent et sont par exemple perceptibles sur les débordements où la défense n’est pas complétée. Il y a là un peu de légèreté.
À ce stade revient alors l’idée de faire coulisser Pirlo (ce qui a déjà pu être opéré) en mezz’ala pour laisser place à par exemple De Rossi en sentinelle. Pressings, couvertures et équilibres en seraient sensiblement modifiés, le style actuel de fait menacé en ferait un hors-sujet. De la même manière, en constatant que Pirlo est le playmaker qu’il manquait à cette Juve ces dernières saisons, les milieux à la Marchisio-De Rossi-Montolivo/Nocerino l’excluant, ne sont pas à l’ordre du jour. Surtout que comme précédemment expliqué, l’une des autres forces de cette Juve est la bonne circulation de balle qu’elle parvient à mettre en œuvre depuis la défense : une responsabilité qui n’est pas à la portée de tous. L’occasion d’expliquer que sur cet aspect aussi l’équipe de Conte peut être mise en difficulté par un pressing haut et fort en partie concentré sur Pirlo, lequel peut se retrouver individuellement ou directement marqué comme face à des 4-3-1-2 et donc poussé à la faute. À double tranchant il n’est pas sans risque mais peut contraindre la formation bianconera à jouer plus bas qu’à l’habitude et de fait à un jeu plus long, beaucoup moins intéressant.
Aussi, avec un match en plus, bien que la Juve ait statistiquement la meilleure défense avec seulement 13 buts encaissés et qu’elle soit la formation concédant le moins de frappe à son adversaire (10 par match), elle commet nombreuses erreurs individuelles. C’est que cette équipe pareillement « joueuse » en serie A devrait probablement avoir les reins plus solides à un niveau supérieur. Avec notamment un Bonucci qui multiplie les fautes (marquages laxistes, mauvaises anticipations et relances, duels perdus, etc.) au point d’être parfois presque alarmant. Insuffisant pour une compétition internationale, il peut toujours jouer la carte des automatismes et se prévaloir de nombreuses prestations sans but encaissé en sélection. Excentré à gauche Chiellini a déjà rendu de bien meilleures copies et a clairement perdu le leadership de sa défense au profit de Barzagli qui en plus d’être régulier joue les pompiers. Ce dernier étant encore distant du grand défenseur qu’il manque à cette Juve. À leur décharge une exposition importante qui les contraint à se livrer et à être agressifs. Il existe des alternatives (Cannavaro, Ranocchia, Gamberini, etc.) qui incluent des incertitudes mais trouver au moins trois défenseurs centraux en forme en fin de saison reste du domaine du possible.
Le manque d’efficacité devant le but peut lui aussi être considéré comme problématique, tout du moins au regard du nombre de matchs nuls concédés (8 pour 12 victoires) lorsqu’elle avait la place d’empocher les trois points. Même si parallèlement elle peut se targuer d’être la seule équipe encore invaincue en Europe. Les bianconeri ont beau se créer de nombreuses occasions de buts, ils ne sont pas suffisamment réalistes. Avec une moyenne de 18 tirs par matchs dont un tiers cadré, la Juve est l’équipe de serie A qui prend le plus sa chance et qui cadre le plus mais elle n’est avec 33 buts « que » la troisième meilleure attaque derrière le Napoli (34) et le Milan (40). Ce n’est pas tant la différence numérique qui choque mais plutôt le fait qu’elle soit en déphasage avec les jeux proposés, bien que l’on puisse trouver quelques explications (6 penalties pour les rossoneri par exemple). Pour autant blâmer Matri (auteur de 9 buts) qui abat un travail énorme et insoupçonnable pour le collectif ne semble pas pertinent. Le manque de solutions de rechange en attaque avec un trio (pour ne pas dire une équipe) qui commence seulement à changer n’aide pas.
Enfin, la Juve joue beaucoup au mental et au physique, quand d’autres peuvent se reposer sur quelques talents ou sursauts individuels. Il pourrait en effet être rappelé que 7 des 11 titulaires réguliers (pour ne pas parler du banc) étaient déjà à Vinovo la saison dernière ou encore constater qu’en termes de points elle semble plus convaincante et performante au Juventus Stadium qu’à l’extérieur (7 victoires contre 5, sur 10). Pour l’heure, l’imaginer sans cette détermination laisse dubitatif. Et à l’image dernièrement d’un Marchisio les mains sur les rotules, à quand le contrecoup physique ? De plus, Conte, à la différence d’autres entraîneurs, s’illustre par un véritable coaching, des petites modifications en cours de jeu pour faire face aux problèmes posés par le module adverse (Napoli, Udinese…) ou un joueur en particulier (Maicon contre l’Inter par exemple) ainsi que des remplacements qui font la différence. Prandelli aurait-il la même perception et les mêmes réactions que son homologue bianconero ? Rien n’est moins sûr.
Peut-être, mais…
Après avoir quelque peu baroudé, il convient de revenir à la problématique initiale : Prandelli souhaiterait probablement des alternatives à son module, Conte en propose. Resterait à savoir quels bénéfices en tirerait le sélectionneur italien, parce qu’il ne s’agit en aucune manière de combler l’orgueil des tifosi juventini pendant les trêves et compétitions internationales. Et de ce point de vue, le constat est que ces « transpositions » résoudraient deux problèmes majeurs auxquels il tend à être confronté. Tout d’abord celui du trequartista, son « faux » meneur de jeu qu’il n’a jamais véritablement trouvé : untel sur un match, untel sur un autre (Mauri, Aquilani, Diamanti voire encore Thiago Motta), Montolivo sur le reste… avec un sentiment globalement très mitigé même si par ses caractéristiques il apporte une plus que nécessaire stabilité au milieu.
Secondement, celui d’un jeu trop axial qui résulte en partie du module même, en 4-3-1-2. Sans fantaisie ni réelle capacité à créer devant, il faudrait notamment un effet compensatoire sur les côtés, ce qui n’est pas tout à fait l’un des points forts de ce schéma. Et on ne peut pas dire que titularisés contre l’Uruguay, considérés comme des attaquants polyvalents et mobiles, Balotelli et Osvaldo soient parvenus à faire oublier Cassano-Rossi. Or, si ça n’était pas de manière régulière le cas depuis sa prise de fonction, Prandelli peut commencer à compter les joueurs de couloirs ; la Juve en a mis quelques uns en valeur. Il pourrait de fait songer à déplacer le problème de son trequartista sur les ailes et passer à une pointe. Surtout que s’il reproduit quelque chose d’analogue au travail de Conte, il a les moyens de s’assurer une forte densité au milieu de terrain pour couvrir la « médiocrité d’ensemble » sur le plan défensif.
Outre les « ailiers », il y a d’autres profils de joueurs de couloir auxquels Prandelli pourrait avoir recours pour contrecarrer ces carences : les milieux latéraux de dispositifs à trois défenseurs. Dans ce cas, ce serait non plus au profit d’un 4-1-4-1 ou d’un 4-3-3 mais pour mettre en place un 3-5-2. Ce module semblerait permettre de résoudre les deux problèmes évoqués sans forcer, sans espérer ou rêver que l’un ou l’autre ne réussisse à s’adapter à tel ou tel poste, sans démesurément craindre la blessure. La donne est beaucoup plus simple. Sans doute aussi avec moins de dépendances, moins de difficultés à trouver des doublures. S’il paraît inutile de revenir sur les limites de Pirlo à la récupération, devant cette défense à trois et en retrait du reste de l’équipe en phase d’attaque, il s’adapterait bien au rôle. Mais d’autres joueurs pourraient l’interpréter dans un registre plus grave, volontairement ou non, en limitant la perte.
Le 3-5-2 (ici avec avec un « récupérateur » et deux relayeurs, par opposition à deux récupérateurs et un meneur de jeu) a ses limites (communication milieu-attaque entre autres), peut s’avérer difficile à mettre en œuvre face à certaines formations (attaque à trois notamment) et ne s’inscrit pas au demeurant dans la philosophie de jeu « prandellienne ». Pour autant il semble viable (forte densité voire supériorité numérique au milieu de terrain facilitant le pressing, verrouillage de l’axe, flexibilité…), ce n’est pas Zoff qui le contredira et un hypothétique retour de Totti renverrait directement douze ans en arrière. Compte tenu des joueurs pris en considération par Prandelli (il va sans dire que les choix auraient été autres), il pourrait être imaginé comme représenté ci-dessous. Si Cannavaro constitue une exception, d’après les déclarations du sélectionneur italien le seul frein à sa sélection est le fait qu’il évolue dans une défense à trois.
Aussi en poursuivant dans cette voie mais en flirtant avec le hors-sujet, afin de mettre à profit un milieu de terrain garni et palier le manque d’attaquants de soutien et de trequartisti plus ou moins offensifs, un 3-6-1 pourrait être pensé. L’entrée de Marchisio contre l’Udinese ce samedi donne une idée de ce à quoi cela pourrait ressembler : une base Pirlo-Vidal (De Rossi) avec deux milieux offensifs, Marchisio et Giaccherini (Montolivo). Un schéma somme toute défensif.
Tout cela dit, il ne faudrait surtout pas « cracher dans la soupe » sur des élans novateurs trop expérimentaux et bancals : ce milieu en losange aplati est une des grandes satisfactions du sélectionneur italien qui a su exploiter quantitativement le fort potentiel dans ce compartiment pour palier des défauts qualitatifs intrinsèques ou d’autres secteurs ; s’il y a par exemple beaucoup à redire sur les prestations de Montolivo en trequartista, on peut aussi se souvenir de son importance dans le succès en amical face aux champions du monde espagnols. Ce n’est là qu’un simple sujet de réflexion sans prétention aucune. Aussi, si la situation s’est compliquée, il faut tout de même garder à l’esprit que Prandelli avait commencé par un match peu convaincant et une défaite face à la Côte d’Ivoire, prenant la suite d’un Mondial désastreux et accentuant le virage générationnel. Les premières rencontres qui ont été mises en exergue grâce notamment à un franc succès sur les Îles Féroé (5-0) à Florence n’étaient pas des plus enthousiasmantes non plus et il a fallu un certain temps à Prandelli pour trouver le bon équilibre avec les joueurs à sa disposition. La solution n’est pas unique mais adaptée et les schémas trop rigides n’ont jamais été solution : cette Juve en est justement exemple.
Sans doute doit-il désormais recommencer, non pas du point zéro puisqu’il possède désormais une base et des repères concernant sa défense, son milieu et nombreuses individualités qu’il a testées et travaillées, mais de ce qui coince ou risque de coincer, son animation offensive en premier lieu. L’Euro approche à pas de géant… Si Prandelli était loin d’avoir la meilleure main sur ce tirage au flop très mitigé, il avait probablement un coup à jouer et s’est tout bonnement pris ce que l’on appelle communément un sacré « bad beat » : certains joueurs parviennent à se refaire et s’en remettent, d’autres non. Désormais mieux vaut donc « checker » et il serait regrettable de laisser filer une quinte à la Dame pour en revenir à attendre désespérément une paire d’As, parfois décevante et insuffisante qui plus est.
Tidosi
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